Au chômage

Le nombre de demandeurs d'emploi atteint ce mois-ci un record historique. Les causes aussi bien que les solutions sont probablement multiples et complexes ; et j'ai la plus grande méfiance envers quiconque, simple quidam, journaliste, économiste ou ministre, prétendrait détenir la solution. Je vais donc m'abstenir de donner mon avis sur la question.

Par contre, pour avoir été au chômage une fois, il y a longtemps, je peux parler de ce que c'est. À cette époque, Pôle Emploi n'existait pas, la fusion entre l'ASSEDIC et l'ANPE n'avait pas encore eu lieu, beaucoup de choses étaient différentes, mais si j'en crois les témoignages que l'on peut lire dans les journaux, je pense que beaucoup de ce que je vais raconter maintenant est encore valable de nos jours…

Premier round

À cette époque, lorsque vous perdiez votre emploi, vous deviez vous inscrire séparément aux ASSEDIC (qui vous versaient vos allocations) et à l'ANPE (qui faisait semblant de vous aider à retrouver du boulot). Il fallait pour cela produire les certificats de travail et les fiches de paie correspondant à tous les emplois occupés depuis trois ans. Problème, dans mon cas, mon dernier contrat avait pris fin pour cause de rachat de la société par une grosse boîte canadienne et dans l'opération, tout le monde s'était fâché très fort. Le directeur avait accepté un poste aux États-Unis, le président ne voulait plus entendre parler de son ancienne boîte, le comptable avait été réembauché par une autre filiale du groupe. Bref, plus personne ne voulait ou ne pouvait avoir accès aux archives, rendant l'établissement du sus-dit certificat totalement impossible. J'ai dû passer des heures au téléphone, remontant toute mon ancienne hiérarchie de bas en haut, avant qu'enfin la solution n'arrive par la bande  : l'ancienne secrétaire (qui se trouvait dans la même situation que moi) nous bricola des faux plus vrais que nature.

Il fallait ensuite se rendre dans les locaux des ASSEDIC muni de ces précieux documents afin d'y remplir un dossier de demande d'allocation. (L'administration française ignore l'existence de la Poste.) Le hasard voulut que je me retrouve au chômage à la mauvaise période,  en septembre, lorsque des milliers de jeunes diplômés débarquent subitement sur le marché du travail après un dernier job d'été. Résultat, des fonctionnaires débordés et des heures d'attente aux guichets. Heureusement, le jour où j'y suis allé, je suis tombé sur un fonctionnaire intelligent qui nous tint à peu près ce langage  :

— Bien, vous êtes tous ici pour remplir le même dossier. Alors plutôt que de faire la queue les uns après les autres, je vais vous distribuer ces fameux dossiers directement ici, dans la salle d'attente, et vous allez tous le remplir en même temps.

Quelle bonne initiative ! me dis-je, ignorant l'enfer qui allait suivre… On nous distribua donc les formulaires. Un bref moment de panique survint lorsque la plupart des personnes présentes réclamèrent simultanément un stylo ; puis ce petit problème logistique résolu, un autre gars vint nous donner ses instructions.

— Alors, tout en haut de la feuille, vous avez une case où il est écrit  : nom. Là, vous inscrivez votre nom. Mais surtout, vous écrivez bien dans les peignes, avec une lettre par case, parce que vous comprenez, c'est traité informatiquement et si vous écrivez mal, ça passe pas dans la machine et on doit tout ressaisir à la main après.

Dix minutes plus tard, tout le monde avait terminé d'écrire son nom depuis belle lurette, avait reposé son stylo et attendait. Le type finit par s'en apercevoir et reprit la parole.

— Bon, vous avez terminé  ? Alors ensuite, vous avez une case où il est écrit  : prénom. Là, vous inscrivez votre prénom. Mais surtout, vous écrivez bien dans les peignes, avec une lettre par case, parce que vous comprenez, c'est traité informatiquement et si vous écrivez mal, ça passe pas dans la machine et on doit tout ressaisir à la main après.

Dix minutes plus tard, tout le monde avait terminé d'écrire son prénom depuis belle lurette, avait reposé son stylo et manifestait des signes d'impatience. Le type reprit calmement, sans s'affoler.

— Ensuite, vous avez une case où il est écrit  : adresse. Là, vous inscrivez votre adresse. Pas la ville, hein, pour ça il y a une autre case plus bas, on verra ça tout à l'heure. Juste l'adresse. Par exemple, si vous habitez au 8 rue des Campanules à Bourg-les-Sylvettes, vous écrivez juste 8 rue des Campanules, mais pas Bourg-les-Sylvettes. Et puis surtout, je sais que je me répète mais c'est vraiment important, vous écrivez bien dans les peignes, avec une lettre par case, parce que vous comprenez, c'est traité informatiquement et si vous écrivez mal, ça passe pas dans la machine et on doit tout ressaisir à la main après.

Dix minutes plus tard, tout le monde avait terminé d'écrire son adresse depuis belle lurette, avait reposé son stylo, et la fille assise en face de moi roulait nerveusement une dix-septième cigarette en foudroyant le type du regard.

— Alors, on va passer à la suite. Maintenant, vous avez une case...

Mais plus personne n'écoutait. Chacun se mit à remplir son dossier dans son coin, à son rythme, sans plus se soucier des ordres. En quelques minutes, tout le monde a eut fini. Quand le type s'en aperçut, un vent de panique passa sur son visage.

— Ah, mais vous ne m'attendez pas, là  ! Ah, c'est terrible, je suis sûr que vous avez inscrit n'importe quoi n'importe où, on va perdre un temps fou, il va falloir tout reprendre depuis le début  ! Vous, là, donnez-moi votre dossier, que je vérifie...

Le jeune lui tendit son dossier. Le fonctionnaire le regarda longuement à la recherche de la faille, de l'erreur fatale, ne la trouva pas.

— Mouais, pour vous c'est bon, mais je suis sûr que la plupart des autres a fait n'importe quoi. Donnez-moi tous vos dossiers, que je vérifie...

Et le type, devant nous, vérifia un par un tous les dossiers en maugréant. Ca lui prit une bonne heure. Nous ne pouvions pas bouger  : non seulement il fallait qu'on attende qu'il nous rende nos dossiers pour y joindre les fameux (faux) certificats de travail et déposer le tout dans la boîte prévue à cet effet, mais de plus, notre fonctionnaire avait paraît-il des choses importantes à nous dire ensuite.

Importantes, c'est le terme. Parce qu'après, nous avons eu droit à un discours moralisateur d'une demi-heure, bourré de poncifs sur le chômage et la recherche d'emploi : qu'il fallait arriver à l'heure et bien habillé aux entretiens d'embauche, qu'il ne fallait pas faire de faute d'orthographe dans sa lettre de motivation, etc.

C'est à ce moment que la rouleuse de cigarette craqua. Elle se leva et quitta la pièce en hurlant qu'elle n'avait pas trois heures à perdre pour écouter ces conneries, qu'avec son bac+X elle espérait qu'on lui parle autrement qu'à un môme de 6 ans qui apprend à écrire dans les peignes et qu'en plus, elle devait passer chercher son gamin chez la nounou avant midi. Réaction du fonctionnaire, médusé  :

— Ah ben elle est gonflée, celle-là. Avec une mentalité pareille, elle n'est pas prête de retrouver du travail, c'est moi qui vous le dis.

Retrouver du travail, parlons-en justement  : c'est notre prochaine étape. Car c'est à l'ANPE qu'échoit la noble tâche d'aider le chômeur à ne plus en être un.

Second round

Autant je soupçonne que mes déboires avec les ASSEDIC ne furent causés que par l'incompétence d'un seul type en particulier, autant je suis persuadé qu'à l'ANPE (et à Pôle emploi aujourd'hui) le problème est général et structurel. La plupart des gens qu'on y rencontre sont probablement compétents et motivés pour aider les chômeurs  ; mais ils ne peuvent rien faire tellement ils sont écrasés de procédures et de règlements stupides, d'ordres contradictoires impulsés par des décideurs politiques toujours changeant, sans parler de leur capacité d'accueil bien inférieure à la demande.

La première chose qu'on me demanda lorsque je franchis les portes de mon agence locale pour l'emploi fut de remplir une sorte de bilan de compétences. Malheureusement, si comme moi vous étiez tentés par plusieurs orientations, que la flexibilité ou la reconversion ne vous faisait pas peur, c'était râpé. Car dans votre dossier, il était explicitement prévu que vous ne pouviez prétendre qu'à un seul métier. Éventuellement deux en trichant un peu, mais pas davantage. Dépendeur d'andouilles vous étiez, dépendeur d'andouilles vous resteriez, à moins bien sûr de vous débrouiller seul pour démarcher les entreprises – ce qui ôtait tout intérêt à l'ANPE. Et encore, je n'étais pas à plaindre. Des amis qui n'avaient pas de formation (ou alors un truc exotique sans valeur sur le marché du travail) étaient prêts à accepter n'importe quel petit boulot non qualifié  : caissier, secrétaire, standardiste, agent d'entretien, livreur ou que sais-je encore. À ceux-là, on répondait tout simplement que ça n'était pas possible et qu'ils devaient se décider pour un seul de ces métiers lors de leur inscription à l'ANPE. Un comble quand dans le même temps, on demandait aux employés plus de flexibilité et qu'on les incitait à suivre des formations de reconversion…

Mais revenons-en au bilan de compétence. Votre conseiller chargeait le questionnaire correspondant à votre métier sur un ordinateur puis vous laissait devant l'écran répondre à une série de questions. Je me rappelle vaguement que dans mon cas, la machine me demandait les langages dans lesquels je savais programmer, les méthodologies que je maîtrisais (genre Meurise et autres), si je savais configurer un réseau local ou bien si j'avais quelques compétences en hardware. Je répondis consciencieusement à toutes les questions ; avant de me heurter à l'impossibilité de valider le formulaire. Le conseiller ANPE identifia immédiatement la cause du problème  : j'avais coché plus de seize cases. Car oui, pour l'ANPE, les chômeurs ne pouvaient pas avoir plus de seize compétences simultanément. J'ai donc décoché quelques cases au hasard et sous le regard gêné du conseiller, le formulaire est passé.

Ensuite, et c'est là que résidait le piège, le naïf que j'étais pensait que le logiciel allait mettre en adéquation mon bilan de compétences avec les offres d'emploi proposées par les entreprises, afin d'en inférer les postes qui me conviendraient le mieux. Eh bien pas du tout  ! Ce que n'importe quel site de cul sur internet sait faire, le logiciel de l'ANPE en était parfaitement incapable. Les annonces que l'ANPE vous envoyait n'étaient sélectionnées que sur la base du métier recherché, pas sur celle des compétences que vous aviez déclarées. Moi qui n'y connaissais absolument rien en informatique de gestion et qui ne maîtrisais pas le langage Cobol, je reçus des dizaines d'offres d'emploi concernant la résolution du bug de l'an 2000 pour des logiciels financiers écrits en Cobol...

Ça aurait été juste risible si vous n'étiez pas obligés de répondre aux annonces que vous receviez. Car si vous ne leur donniez pas suite, l'ANPE vous classait dans la catégorie des fainéants qui ne recherchaient pas activement un emploi et qui tentaient de profiter du système. Ce qui se traduisait à brève échéance par la suppression de vos allocations. J'ai donc passé des heures et des heures dans des entretiens d'embauche bidons pour des postes dont je savais pertinemment que je ne correspondais pas au profil, juste parce que j'avais besoin de me faire jeter officiellement et dans les règles de l'art par des DRH (tampons sur les formulaires à l'appui), pour prouver à l'ANPE que j'étais réellement en recherche active d'emploi.

En fait, l'ANPE était tellement incompétente pour aider les chômeurs que les recruteurs ne faisaient même pas appel à elle. La mère d'un ami, qui était DRH dans un grand groupe où le roulement était assez important, m'expliquait que lorsqu'elle devait embaucher du personnel pendant les périodes de pic d'activité, le meilleur moyen était de passer par les petites annonces. Passer par l'ANPE nécessitait de remplir des tonnes de formulaires administratifs, pour au final recevoir une majorité de candidatures ne correspondant pas au poste. Et à titre personnel, dans toutes les entreprises où je suis passé, je n'ai jamais vu un seul DRH se tourner vers l'ANPE (ou vers Pôle Emploi) pour effectuer un recrutement. Ce n'est pas un hasard si les cabinets de recrutement privés font fortune.

Bien sûr, si Pôle Emploi était compétente pour trouver des emplois aux chômeurs, ça ne résoudrait que marginalement le problème du chômage. Mais qu'est-ce que ça économiserait comme argent public et comme crises de nerfs…

Tiens, puisqu'on parle de chômage, figurez-vous que j'ai démissionné il y a quinze jours. C'est un poil stressant, mais beaucoup moins que de continuer à bosser dans une boîte de dingues, finalement.

Oui !

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Moralisation pour les nuls

On se fout complètement de savoir si nos élus sont riches ou pauvres. On se fout complètement de savoir combien ils possèdent de PEA, de Twingo hors d'âge et d'appartements à Paris.

Ce qu'on voudrait savoir, c'est s'ils ont des conflits d'intérêts. Ce qu'on voudrait savoir, c'est s'ils ont des liens avec des entreprises qui ont intérêt à ce que telle ou telle loi soit votée. Ce qu'on voudrait savoir, c'est s'ils ont acquis leurs biens au prix du marché ou s'ils ont utilisé leur position pour bénéficier de réductions. Ce qu'on voudrait savoir, c'est s'ils gèrent correctement les budgets publics qu'on leur confie ou s'ils s'en foutent plein les poches. Ce qu'on voudrait savoir, en fait, c'est s'ils sont honnêtes ou pas.

Ce qu'on voudrait savoir, c'est si les potes de Bouygues ont manœuvré pendant des années pour retarder l'attribution d'une licence de téléphonie mobile à Free, c'est par quel moyen un fabricant d'éthylotests a réussi à faire passer une loi pour rendre ses produits obligatoires dans tous les véhicules, c'est comment l'industrie du disque a réussi à imposer une législation aussi débile qu'inefficace sur les droits d'auteurs, c'est si les gens qui décident du sort des OGM sont motivés par l'intérêt général ou par celui de leurs copains actionnaires. Pour ne citer que quelques exemples.

Les déclarations de patrimoine des ministres, c'est bien gentil, mais ça n'a aucun rapport avec le sujet. Ce n'est qu'un écran de fumée pour dissimuler les vraies questions, ce n'est qu'un tour de passe-passe pour détourner l'attention des gogos qui se satisferont de cette moralisation à deux balles. Pas étonnant que les ténors de la droite se précipitent pour jouer le jeu de la transparence : eux aussi, ça les arrange bien, ce petit jeu qui permet d'éviter de discuter des vrais sujets moraux.

Ce qu'on voudrait surtout, ce sont des journalistes assez couillus pour répondre tout ça à ces crétins qui défilent dans les médias depuis hier, la main sur le cœur, pour jurer qu'ils sont des références morales puisqu'ils n'ont que 3800€ d'épargne et une vieille bagnole. Mais ça, si la presse jouait son rôle de quatrième pouvoir chez nous, ça se saurait.

Dans la cuisine d'Astérix

Contrairement aux Romains, les Gaulois n'aimaient pas écrire. Ou alors, ils écrivaient sur des supports trop périssables pour traverser les siècles. En tout état de cause, on possède très peu d'écrits gaulois et notamment, aucun traité de cuisine. Que mangeaient donc nos ancêtres les Gaulois ?

À Bibracte, des archéologues se sont penchés sur la question. Ils ont étudié les traces de nourriture incrustés dans les fragments de poterie, ils ont reconstitué les outils, ustensiles et modes de cuisson disponibles à l'époque, ils ont recensé la faune végétale et animale qui vivait dans le coin il y a deux mille ans, ils ont cherché dans les écrits romains des allusions aux habitudes gauloises ; et un chef cuistot a tenté d'imaginer les recettes que l'on pouvait faire avec tout ça. Résultat : un bouquin et un restaurant.

De passage dans le coin, le copain et moi sommes donc allés manger gaulois ! Ambiance rustique : vaisselle en poterie, tables en bois au ras du sol, des coussins pour s'assoir et pour seuls couverts, une cuillère en bois et un couteau en fer forgé, sans manche.

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En entrée, purée de lentilles, champignons, saumon, pissenlits et pain d'épeautre. En plat de résistance, une sorte de couscous à base de semoule d'orge, de fèves, de navets, de céleri, de mouton et de poulet (théoriquement assaisonné de cumin, mais la serveuse avait oublié…). En dessert, une soupe de myrtille et des galettes à la farine de noisette. Pour arroser le tout, une bonne cervoise, mais nous nous sommes abstenus, ayant quelques centaines de kilomètres à faire ensuite.

L'expérience est dépaysante et sans nul doute à tenter une fois, mais il faut quand même bien dire que c'est un peu fade. Pas étonnant, la plupart des épices et herbes aromatiques sont apparues bien plus tard, au Moyen-Âge. Les Éduens devaient se débrouiller avec ce qui poussait dans le Morvan : une sorte de cumin sauvage, de la menthe… Peu de sel et pour seule source de sucre, le miel et les fruits. Ça limite les possibilités d'assaisonnement.

Et malheureusement, l'archéologie est formelle : pas de sanglier. Oubliez donc Astérix, Obélix et leurs ripailles légendaires !

Engrenages

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Du bon usage des clignotants

Sur la route, pour changer de file, il faut être VIF. V, I, F, comme Vérifier, Informer, Faire. On vérifie que l'on peut changer de file, c'est à dire qu'on regarde dans son rétroviseur, au besoin on tourne la tête. Ensuite, on informe que l'on va changer de file en mettant son clignotant. Enfin, on fait, c'est à dire qu'on change de file.

Mettre son clignotant, ça veut dire : « je change de file ». Ça ne veut absolument pas dire, jamais, dans aucune circonstance : « bon alors j'aimerais bien changer de file, mais j'ose pas parce qu'il y a beaucoup monde, s'il vous plait est-ce que vous pourriez être gentils et me laisser passer ? »

Ami automobiliste, quand tu mets ton clignotant comme ça directement sans réfléchir, quand tu informes que tu vas faire sans avoir vérifié d'abord, tu fais les choses dans le désordre. Moi, j'arrive en moto juste derrière à ce moment-là et je me dis : « ah putain le con il va déboiter ! » et je freine à mort. Mais tu ne déboites pas. Tu restes sur ta file, à faire mine d'y aller tout en n'y allant pas, avec ton clignotant obsédant, à te tordre le cou pour regarder dans le rétroviseur, à attendre je-ne-sais-quoi, et moi je reste sur ton arrière gauche, à ne pas oser te doubler parce que je me dis que tu vas bien finir par y aller, c'est évident puisque tu as mis ton clignotant et que le clignotant ça veut dire : « j'y vais ». Et ça dure. Et ça m'énerve. Ça m'énerve à cause de la décharge d'adrénaline (freiner fort en moto est toujours un peu risqué), à cause que j'ai bien cru que tu allais me couper la route, à cause que tu te décides toujours pas y aller bon sang mais qu'est-ce que tu fous vas-y quoi ! Et le pire c'est que le plus souvent, à force de scruter ton rétroviseur, tu finis par comprendre que la voie n'est pas libre (il fallait peut-être le vérifier avant…) et que tu ne peux pas y aller, alors tu enlèves ton clignotant et tu choisit finalement de ne pas bouger de ta file.

Tout ça pour ça.

Ami automobiliste, je t'aime bien mais s'il te plait, arrête de mettre ton clignotant n'importe comment sans réfléchir. Sois VIF. Tu éviteras pas mal de crises cardiaques aux motards qui arrivent derrière toi.

Et un jour je vous parlerais du seul truc qui m'énerve encore plus que les gens qui ne savent pas utiliser leurs clignotants : les gens qui se mettent sur la file de gauche pour rouler à la même vitesse, voire plus lentement, que sur la file de droite.

Lutte des classes

Lorsqu’une société grossit, il y a un moment où elle passe un cap pénible, le moment où elle passe de l’esprit start-up à l’esprit multinationale. Le seuil se situe à mon sens autour de cinquante employés mais évidemment, ça varie selon le contexte, le domaine et les personnalités de chacun.

Dans les petites entreprises, la hiérarchie est uniquement « mentale ». Chacun sait qui est son supérieur ou ses subordonnés, mais ça ne concerne que l’organisation du travail. En pratique, tout le monde partage le même open space, tout le monde a le même équipement pour bosser, chacun participe aux tâches communes selon ses compétences (l’administration du réseau ou du parc informatique par exemple), tout le monde a son importance dans le fonctionnement de la boite. En revanche, dans une grosse entreprise, la hiérarchie n’est pas que mentale : elle devient spatiale, géographique, matérielle. Les managers ont des bureaux individuels tandis que les autres employés sont parqués à quinze ou vingt dans des open space. Les premiers obtiennent facilement satisfaction quelles que soient leurs demandes, tandis que les seconds doivent négocier pendant deux semaines pour avoir trois stylos et demi ou pour changer de place dans l’open space. Alors qu’auparavant, on pouvait interpeller son chef pour lui demander un renseignement à la bonne franquette, il faut dorénavant se rendre physiquement à son bureau pour lui demander s’il peut nous recevoir, voire même, prendre rendez-vous. En fait, il apparait une structure de classe, au sens sociologique du terme : des gens privilégiés et des gens non-privilégiés, des gens qui se sentent supérieurs et des gens qui se sentent inférieurs.

Qui dit classe dit lutte des classes. La hiérarchisation des employés génère de facto un état d’esprit particulier : certains vont vouloir gravir les échelons à tout prix et pour ce faire n’hésiteront pas à se comporter en gros connards, d’autres vont se sentir rabaissés par l’entreprise et décider que puisque c’est comme ça, ils ne foutront plus une rame, d’autres encore vont jouir du maigre pouvoir que leur confère leur position et devenir de parfaits petits chefs tyranniques.

Et puis les gens se spécialisent, de nouvelles règles apparaissent. Forcément. On ne gère pas de la même façon une équipe de dix geeks motivés par l’esprit start-up et une masse de cent salariés aux objectifs divergents et aux compétences diverses. Il y a dorénavant un code sur la photocopieuse, un proxy à la con sur l’accès internet, le service informatique fourre sont nez partout et vous interdit d’installer votre logiciel favori sur votre propre machine, il faut remplir dix-sept formulaires contres-signés par la moitié de sa chaine hiérarchique pour obtenir le code de la borne WiFi, on vous impose une signature de mail (très laide de surcroit) standardisée, il devient strictement interdit de manger à son bureau – sauf en cas de coup de bourre, auquel cas on sera ravi que vous passiez l’heure du déjeuner à bosser un sandwich à la main, et mille autres petites règles infantilisantes du même genre.

Il y a deux types de salariés. Ceux qui vivent ça très bien : ils aiment l’anonymat des grosses boîtes, se foutent qu’on les traite comme des gamins, supportent la lourdeur administrative, ils ne sont motivés que par des considérations alimentaires. Et ceux qui vivent ça beaucoup moins bien : ils préfèrent les petites boites où il est plus facile de faire respecter ses idées et sa conception du boulot, où l’on peut travailler vite et sans entrave administrative, où l’on est motivé par le fait que son boulot compte, immédiatement et visiblement.

Je pense que dans ma boite, beaucoup de salariés historiques, du second type, vont démissionner en masse dans les mois qui viennent ; et être remplacés par des salariés du premier type. Pas sûr que la société y gagne à court terme.

La soupe de Proust

Un jour, un mec a mangé une madeleine. Moi, c’était de la soupe. La soupe que faisait ma grand-mère il y a trente cinq ans, les soirs où je mangeais et dormais chez elle parce que mes parents étaient occupés ailleurs.

Une soupe toute simple, qu’il m’arrive régulièrement de cuisiner moi-même. Une pomme de terre, une carotte, deux ou trois navets, une branche de céleri, un blanc de poireau, on découpe tout ça en petits dés, on couvre largement d’eau, on ajoute un Kub Or, on fait bouillir 20 minutes. Puis on ajoute une poignée de pâtes alphabets ou de cheveux d’anges et on fait encore cuire quelques minutes. Voilà, c’est tout.

À chaque fois je revois la petite cuisine en Formica, la nappe en toile cirée, la cuisinière à gaz avec la lourde bouteille de Butane sous l’évier qu’il fallait changer régulièrement, la petite casserole en aluminium toute cabossée avec son manche en bois mal ajusté… Évidemment, comme tous les enfants, je passais de longues minutes à faire des mots avec les pâtes alphabet sur le bord de l’assiette, et je me faisais engueuler après parce que la soupe était froide. Après manger, je m’isolais dans la buanderie pour mettre mon pyjama (hors de question de me déshabiller devant mes grands-parents !) puis on dépliait pour moi le canapé convertible en cuir du salon. On regardait un peu la télévision et on allait se coucher. Parfois, quand je n’entendais plus aucun bruit, je me relevais discrètement pour aller chiper un chamallow ou une fraise tagada dans la bonbonnière que ma grand-mère gardait toujours bien remplie sur la petite table du salon ; mais chut !

Il y a quantité de plats que je mangeais chez ma grand-mère et que je n’ai jamais mangé ailleurs. Une question de génération, je suppose. Elle raffolait du cœur de bœuf, des pieds de porc panés en gelée, des rognons… Sans oublier le steak de cheval, cru ou cuit selon son humeur. J’ai de très bons souvenirs du tartare de cheval, qu’elle préparait avec de la moutarde, des câpres, du sel, du poivre et un jaune d’œuf. (Et à l’époque, j’étais trop jeune pour percevoir l’ironie de mon grand-père qui pendant ce temps, le nez dans le dernier Paris Turf, perforait ses tickets de PMU avec la petite pince spéciale qu’on ne trouve probablement plus nulle part de nos jours.) Curieusement, malgré ce bon souvenir, je n’en ai jamais remangé depuis. Je devrais peut-être acheter des lasagnes Findus…

Mais si ma grand-mère m’a fait découvrir des tas de plats oubliés, je n’ai en revanche jamais réussi à lui faire manger cet autre genre de plat oublié que sont les topinambours. L’effet magdaléno-proustien fonctionnait pour elle aussi, je suppose, et contrairement à moi avec sa soupe, cela ne devait pas lui ramener de bons souvenirs en mémoire.

Vampires

Évidemment pour vous les humains, nous incarnons le mal. C'est ridicule, voyons. Si nous buvons votre sang, c’est uniquement pour nous nourrir. Nous tuons pour vivre, comme le font toutes les espèces, comme vous le faites tous les jours. Rien de plus. Il ne vous viendrait jamais à l'esprit de dire du lion qu'il appartient aux forces du mal parce qu'il dévore la gazelle. C'est exactement la même chose. D'ailleurs, le bien, le mal, ce sont des notions morales. Pour avoir une morale, il faut avoir une âme. Et ça, vous êtes la seule espèce, ici bas ou ailleurs, à en posséder une. C'est ce qui vous perdra.

Nous nourrir n'a pas toujours été facile. Dans ma jeunesse, pour autant que ce terme ait encore un sens pour moi qui ne vieillis plus, l'Europe était très chrétienne et les signes religieux ostensibles très répandus. Je ne saurais vous dire le nombre de jeunes filles et de jeunes garçons séduits en vain que je dus repousser in extremis, découvrant non loin de leurs jugulaires appétissantes un pendentif en forme de crucifix. Que de frustrations ! Voilà bien à mon avis la véritable raison de la colonisation. Si les Européens ont traversé les océans, s'ils sont partis en Amérique, en Afrique, en Asie, c'est sous l'impulsion de mes semblables affamés qui voulaient enfin disposer d'une nourriture n'arborant pas stupidement des crucifix en guise de bijoux. Pas la peine de chercher plus loin. Je me demande comment aurait réagi Christophe Colomb s'il avait su que ses caravelles emmenaient dans leurs soutes un peu de la terre de notre Transylvanie natale ; et les populations indigènes, je peux vous assurer que ce n'est pas la varicelle qui les a décimées, ah ça non.

Quant à vos mœurs étriquées ! Par tous les diables, voilà bien un pur produit de cette calamité qui vous tient lieu d'âme. Chez nous, les choses sont simples. Les gens qui se plaisent se séduisent et si tout se passe bien, finissent dans le même lit. Point final. Mais chez vous, que de complications ! Il faut suivre la morale, respecter les convenances, se conformer aux règles, faire les choses dans l'ordre, ne pas franchir les interdits... Interdits par qui, interdits pourquoi, on se le demande ! Bénie soit cette nuit de 1647 où un vampire, m'ôtant mon âme et m'offrant l'immortalité, me délivra de cette vie de tourments et de frustrations. À cet égard, l'Angleterre victorienne fut un véritable calvaire ; séduire de jeunes garçons quand on était soi-même un homme y était si difficile, si condamnable, que j'en fus réduit à me nourrir de jeunes filles pendant près de cinquante ans. Quelle horreur. J'ai cru en oublier la saveur – délicieusement amère – de la testostérone.

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En fait, notre âge d'or est arrivé avec les années folles et la popularité des bouquins et des films sur Dracula. Quel génie, ce Bram Stoker. Quand je pense qu'il n'était même pas un vampire lui-même. Il a pourtant réussi à donner une image si romanesque et si désirable des créatures nocturnes que pratiquement tous les adolescents mal dans leur peau venaient nous trouver, spontanément, pour que nous les admettions parmi les nôtres. Certains allaient même jusqu'à payer pour que nous les mordions ! Le rêve. Le beurre et l'argent du beurre. Londres alors était pleine de ces soirées gothiques : caves voûtées, vêtements sombres, Bloody Mary pour seule boisson, interdiction formelle d'apporter des crucifix et des gousses d'ail... Évidemment, nous ne nous faisions pas prier pour participer à ces orgies. Musique, alcool, drogue, sexe et pour finir, une bonne ripaille avec mort et destruction en point d'orgue. Comment eussions-nous pu résister  ? Quant à offrir l'immortalité aux légions qui nous la demandaient, c'était une autre affaire. Tout était question d'intérêts personnels, voyez-vous. Trop de vampires et c'était la famine assurée. Pour une simple question de survie de l'espèce, il convenait de ne pas trop engendrer. Inversement, quand il nous arrivait de tomber amoureux d'un de ces jeunes romantiques écervelés (certains étaient si beaux !) la tentation était forte de le faire un des nôtres, dans le seul but de pouvoir passer quelques siècles auprès de lui. En fait, la plupart de temps dans ces soirées, ceux qui étaient mignons gagnaient l'immortalité, les autres obtenaient la mort. Des scrupules ? Bien sûr que non. Juste du plaisir. Pour avoir des scrupules, il faut avoir une âme.

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Personnellement, je n'ai jamais été très friand de ces festins organisés. Trop prévisibles, trop attendus, trop faciles. Je préfère les méthodes traditionnelles. Le long jeu de la séduction, un peu de sexe, un cou bien offert sous la peau duquel on devine palpiter de belles carotides, un bon coup de canine et à table ! Tenez, savez-vous qu'il existe trois sortes de vampire ? Les premiers mordent dans la veine jugulaire. Le sang y est épais, sombre, il s'écoule lentement dans la gorge comme un nectar. C'est sans douleur pour la proie : hormis la morsure initiale, elle ne se rend compte de rien. S'abandonnant entre les bras du vampire, elle perd progressivement toute force au fur et à mesure que la vie l'abandonne. Idéal pour un repas paisible, tout en sensualité. Les seconds préfèrent mordre dans l'artère carotide. Le sang y est fluide, vermillon, il jaillit par saccades au rythme des battements du cœur, il éclabousse. Pour la proie, la morsure prive brutalement son cerveau d'oxygène, provoquant une irrépressible peur panique ; elle se débat, la terreur et l'incompréhension passent sur son visage, il faut la maintenir, ce n'est pas de tout repos ! Mais tout ce stress donne au sang ce petit goût inimitable pour lequel tout vampire, s'il avait encore une âme, se damnerait sans hésiter. Les troisièmes, dont je fais partie, aiment alterner les deux méthodes, selon leur humeur et celle de leur victime. Bien sûr, au-delà de ces considérations techniques, chaque vampire a son péché mignon, son met favori, sa proie idéale : jeune, vieux, homme, femme, Black, Blanc, Beur, la liste est infinie. En ce qui me concerne, il ne vous aura certainement pas échappé que j'ai une certaine prédilection pour les jeunes garçons. Eux si virils et arrogants, puis soudain si faibles et implorants lorsque la vie les abandonne…

Hélas, l'âge d'or est fini depuis longtemps. Déjà avec Anne Rice, les vampires étaient devenus moins attirants. Affublés de sentiments humains, ils ne faisaient plus rêver les âmes romantiques. Quant à Twilight et ses tourments amoureux infinis, n’en parlons même pas. Mais c'est surtout cette série télévisée, Buffy, qui nous a fait le plus grand tort. In every generation there's a chosen one... Quelle blague ! Inutile de dire que pratiquement rien dans cette fiction n'est crédible ; rien, sauf la description de nos points faibles, malheureusement. Depuis la diffusion de cette série, nous sommes terriblement vulnérables ! Dans les régions du monde que nous affectionnons, l'Europe et les États-Unis, tout le monde se promène avec un pieu dans la poche, les crucifix fleurissent dans les tiroirs des tables de nuit et les gousses d'ail remplacent les branches de houx pour la décoration intérieure. Nous nourrir est devenu un combat et seuls les plus forts d'entre nous y parviennent encore. Les autres se rabattent sur des substituts. Avez-vous entendu la semaine dernière cet appel au don du sang, officiellement destiné à pallier une pénurie de produits sanguins qui risquait de compromettre le fonctionnement des hôpitaux de la région ? Les médias se sont bien gardés d'entrer dans les détails de l'histoire, mais à l'origine de cette pénurie se trouvait le cambriolage du plus gros centre de transfusion de la région ; des milliers de poches de sang y avaient été dérobées. Inutile de chercher bien longtemps à qui profite le crime.

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Malgré les risques, je préfère continuer à chasser comme auparavant. Le sang en conserve, très peu pour moi, d'autant plus que le citrate qu'on y ajoute afin d'éviter qu'il ne coagule lui donne un arrière-goût particulièrement déplaisant ; et puis je n'ai pas de micro-onde, je ne vais tout de même pas manger froid. Ceci dit, bien qu'il ne reste plus un seul adolescent ici bas pour ignorer notre existence ou pour ne pas connaître les moyens de nous combattre, chasser reste encore étonnamment aisé. J'ai cru un temps que ces proies faciles étaient, comme à la belle époque, d'indécrottables romantiques à la recherche de sensations fortes et d'immortalité ; mais l’énergie avec laquelle ces jeunes se défendent entre mes bras m’a convaincu que ce n'était pas le cas. Ils n’ont plus rien à voir avec ces adolescents mal dans leur peau qui nous collait leurs jugulaires sous le nez en implorant presque qu'on y plantât nos canines. Au contraire, ils sont armés, ils courent vite et ils cognent fort ; c'est plus d'une fois que j'ai échappé de justesse à leurs pieux aiguisés ou à leurs aspersions d'eau bénite. Et puis un jour j'ai compris : c'est encore un tour de votre saleté d'âme. Génératrice de remords, de scrupules, de sentiments de culpabilité, elle entretient et nourrit à votre propre insu, en chacun de vous, une irrépressible pulsion de mort. Décidément, rien n'est simple avec vous – c'est ce qui a fait la fortune de ce bon Docteur Freud. Et cette pulsion de mort s'exprime à la première occasion : en cas de danger, c'est imperceptible, vous n'en avez même pas conscience ; vient toujours un moment où vous renoncez. Un simple instant, une fraction de seconde. Ça me suffit pour vaincre.

Je vous l'ai déjà dit. Votre âme. C'est ce qui vous perdra, vous, les humains.

Ma meilleure ennemie

Je suis du genre angoissé. Depuis aussi longtemps que je me rappelle. Je n’y peux pas grand chose, c’est physiologique, Dame Nature m’a fabriqué comme ça. Mon logiciel interne de régulation du stress est dans les choux. Il fonctionne n’importe comment. Oh, j’ai bien lu, et mon médecin m’a expliqué, tout un tas de théories sur la chose. De la psychologie à base d’attachement insecure à la mère dans la petite enfance, de la physiologie à base de prédisposition génétique ou de tumeurs sécrétantes sur diverses glandes… Ca me fait une belle jambe. Les tumeurs, on n’en a jamais trouvé aucune, et la relation avec ma mère ou mon patrimoine génétique, c’est un peu tard pour y changer quoi que ce soit.

De toute façon, séparer le psychologique du physiologique quand on parle d’angoisse est inepte. Les deux sont intimement liés, l’angoisse génère des symptômes physiques et les symptômes physiques génèrent de l’angoisse en un cercle vicieux délétère. Je me méfie donc des explications simplistes et mécanistes, du genre, il vous est arrivé ceci dans l’enfance donc vous serez comme cela à l’âge adulte.

L’angoisse. Vous voyez ce qu’est la peur ? Par exemple quand vous venez d’éviter un accident de justesse, ou bien lorsque vous vous trouvez dans une situation vraiment dangereuse ? Le rythme cardiaque qui s’affole, la respiration qui s’accélère, la sensation de chaleur dans la poitrine, l’envie de pisser, le sentiment de panique ? Eh bien l’angoisse, c’est la même chose, sauf qu’il n’y a pas de cause objective identifiable à cette peur. Le gars qui a peur des chiens, il peut éviter les chiens. Le gars qui a peur de la foule, il peut éviter la foule. Le gars qui a peur de l’avion, il peut éviter de prendre l’avion. Le gars angoissé, qui a peur sans cause identifiable, il ne peut rien éviter, parce qu’il ne sait pas quoi éviter.

Le psychisme peut simuler pratiquement n’importe quel symptôme physique, et le mien ne se prive pas de jouer sur toute la palette disponible. Un coup ce sont des vertiges, un coup c’est la tension artérielle qui tombe brutalement, un coup c’est le rythme cardiaque qui s’effondre ou qui accélère pendant quelques heures, un coup c’est de l’hyper-ventilation, un coup ce sont des salves d’extra-systoles, un coup ce sont des douleurs thoraciques, ou lombaires, ou intercostales, ou n’importe où ailleurs. Le plus souvent, il y a plusieurs symptômes à la fois. J’y suis habitué : ces phénomènes ne m’inquiètent plus, j’essaie de les ignorer du mieux que je peux. Mais mon inconscient est un animal pervers ; chaque fois que j’apprends à gérer un symptôme, il en invente un nouveau…

Les médecins, tout imprégnés qu’ils sont de l’esprit de Descartes, ne sont pas habitués à diagnostiquer et traiter ces manifestations sans support physiologique apparent. Ils s’y connaissent en microbes et en plomberie, mais ils sont perdus devant un cerveau qui invente des symptômes à l’insu de son propriétaire. Il a fallu que j’en rencontre une bonne dizaine avant que vers l’âge de 25 ans, une jeune toubib me dise un jour : « Mais Monsieur, tout ce que vous me décrivez là, c’est juste de l’angoisse ! Attendez, on va faire une expérience pour le vérifier. » Elle m’a donné un comprimé et m’a demandé d’aller faire un tour et de revenir un peu plus tard. Une heure après, j’étais de retour à son cabinet sans le moindre symptôme. Incroyable. Le comprimé ? C’était un anxiolytique. La démonstration imparable. La preuve par neuf. Une révélation. Un nom sur mon problème.

Je m’imagine volontiers le stress comme une grandeur mesurable, que l’on peut additionner ou soustraire. Dans la vie de tous les jours, la somme des petites contrariétés quotidiennes le maintient à un niveau « de base ». Ensuite, chaque événement imprévu (ou parfois, la simple perspective d’un événement imprévu) en rajoute ; et dès qu’on dépasse un certain seuil, les symptômes physiques commencent. Chez la plupart des gens, ce seuil est élevé. Chez moi, il est au raz des pâquerettes. Du coup, il m’en faut assez peu pour passer dans la zone rouge. Ma stratégie consiste à abaisser au maximum le niveau de stress de base, de façon à gagner un peu de marge. Ça passe par tout un tas de petits détails : habiter à la campagne plutôt que dans l’agitation des villes, avoir un boulot plutôt tranquille, éviter les situations « phobiques » comme la foule, etc.

Ca se passe plutôt bien, je gère. Mais il y a quand même des périodes difficiles. Les années 2002 et 2003, par exemple. Vous vous rappelez la scène d’ouverture du film Copycat ? Voilà, tout pareil. L’agoraphobie à son paroxysme : impossible de sortir de chez moi sans être pris de vertiges et de malaises. La seule différence, c’est que l’héroïne du film vivait ça en permanence, alors que moi, c’était seulement le matin. Pourquoi ? Demandez à mon inconscient, moi je n’en ai aucune idée. Mais tant mieux, ça m’arrangeait bien, je pouvais encore aller travailler l’après-midi. (Le matin, c’était télétravail obligé.)

Dans ces cas-là, la solution est surtout médicamenteuse. Mes amies les benzodiazépines. Un petit comprimé et tout disparait ! C’est miraculeux, mais c’est transitoire. Impossible de prendre un tel traitement à vie. Il y a accoutumance et dépendance. La phase de sevrage est souvent difficile, il faut décroitre les doses le plus progressivement possible. On se retrouve à couper les comprimés en deux, puis en quatre, voire plus, parce que passer directement de un comprimé par jour à zéro déclenche un syndrome de manque. Du coup, les (bons) médecins hésitent à les prescrire, ce n’est pas facile de s’en procurer ; et je n’aime pas trop en prendre, parce que quand on commence, on ne sait jamais quand on pourra arrêter. Une fois, il y a longtemps, dans les années 1990 je crois, j’ai dû passer presqu’une année complète sous benzos ; la durée maximale de prescription est officiellement de 12 semaines…

Ces derniers temps étaient plutôt tranquilles. Et puis il y a quelques mois, ma meilleure ennemie l’angoisse est revenue. Plus vivace que jamais, et avec de nouveaux symptômes inédits ! Aucun doute sur ce qui a fait péter les défenses : le cumul d’une situation professionnelle merdique et d’un débat non moins merdique sur le mariage pour tous. J’ai changé de poste à mon boulot et le premier article de la loi ouvrant le mariage aux homosexuels a été adopté ce midi. La situation devrait donc revenir à la normal assez rapidement. D’ici là, je découpe des comprimés en quatre.

Winter Pride II

Je ne comprends toujours pas très bien pourquoi il faut manifester pour un texte qui emporte l’adhésion de la majorité des Français et qui, sauf accident parlementaire, n’a aucun risque d’être rejeté. Mais bon, le gouvernement a besoin qu’on lui botte le derrière, bottons donc. Au moins, à défaut d’avoir la moindre utilité politique, cette sympathique manifestation nous aura permis d’oublier les tristes slogans du 13 janvier.

Tout en marchant hier, je me faisais la réflexion que la posture de l’UMP est peut-être en fait la seule qui lui reste. L’électorat de droite est encore majoritairement réticent au mariage des homosexuels, et vu la violence des débats, c’est un sujet qui semble lui tenir à cœur. L’UMP cherche donc sans doute à coller au plus près à l’opinion de cet électorat, avec la crainte que si elle ne le fasse pas, ce dernier ne fuie encore un peu plus à droite et aille gonfler les rangs du FN. Voilà qui expliquerait l’unité affichée et l’énergie investie. Car il y a clairement unité : Fillon, Copé, NKM ou Guaino employant les mêmes éléments de langage, c’est bien la preuve qu’il s’agit d’une stratégie d’opposition décidée tout en haut de l’UMP, et non d’opinions individuelles.

Mais que l’UMP n’ait pas d’autre choix politique ne change rien au fait que je n’oublierai rien. Pas un mot, pas un slogan, pas une déclaration. S’opposer à un projet de loi, pourquoi pas, nous accuser de pédophilie, d’inceste, de rupture anthropologique, appeler une partie de la population à descendre dans la rue contre une autre partie de la population, menacer de dissoudre mon mariage lorsque la droite reviendra : non. C’est inacceptable. Vous n’êtes pas en train de parler du prix du saucisson. Vous êtes en train de décider de la vie des gens. Vous êtes en train de hiérarchiser les individus. Et je n’oublierai pas non plus quels médias nous ont soutenus et lesquels nous ont enfoncés, lesquels ont fait un honnête travail journalistique et lesquels ne l’ont pas fait.

Le détective

Le mercredi, c’est jour de marché. Et tous les mercredi, il est là, debout, entre les charcutiers, les primeurs, les poissonniers et les fripiers, à distribuer ses tracts.

La première fois que je l’ai croisé, le voyant tendre son papier aux passants, par simple politesse, j’ai tendu la main. Mais dès qu’il m’a vu, il s’est ravisé, m’a ostensiblement tourné le dos et a offert son tract à quelqu’un d’autre. Ah ça ! Quel affront ! Et surtout, quel intrigant comportement…

Depuis, tous les mercredis midis, alors que je traverse le marché pour aller m’acheter un sandwich ou une salade, j’observe le personnage. Petit, maigre, roux, la quarantaine, bien habillé, souriant… Parfois, je passe discrètement près de lui en me tordant le cou pour essayer de lire ce qui est écrit sur son tract ; sans succès jusqu’à présent, c’est écrit trop petit. Mais ça m’a permis de voir que ce n’était pas vraiment un tract, plutôt une carte de visite imprimée en lettres argentées. Le genre de truc trop cher pour le distribuer aux quatre vents. Bizarre. D’autres fois, je m’adosse à un mur avec l’air de celui qui attend quelqu’un et je l’observe du coin de l’œil ; ainsi ai-je pu constater qu’il ne tractait pas au hasard, mais exclusivement à destination des femmes. Avec un succès plutôt mitigé d’ailleurs. La plupart se débarrassent du papier dans la première poubelle après y avoir jeté un œil. J’ai même entendu une femme lui rendre illico presto en ajoutant fermement : « c’est hors de question. »

Qui est-il ? Quels sont ses réseaux ? Que propose-t-il à ces femmes ? Tel Sherlock Holmes reconstruisant la moitié de la vie d’un quidam à partir d’une trace bizarre sur sa chaussure gauche ou d’un faux-pli sur sa chemise, mon esprit curieux ne peut s’empêcher d’échafauder mille hypothèses.

Évidemment, le fait qu’il soit un homme et qu’il cible les femmes oriente vers quelque chose de sexuel. Ça ne doit pas être trop explicite, bienséance oblige : des cours de massages, ou peut-être une initiation à quelque énigmatique « philosophie tantrique ». Ou bien il fait la promotion d’un discret club échangiste. Que ce soit pour un escort boy est en revanche peu probable : lui-même n’a pas le physique, et si c’est pour quelqu’un d’autre, ça flirterait dangereusement avec le proxénétisme. J’imagine assez bien un gourou, aussi. (Décidément, je vois des gourous partout en ce moment.) La Scientologie fait typiquement ce genre de chose, cibler certaines personnes sur les marchés ou à la sortie du métro pour les convier à une première séance gratuite. Je doute que ce soit eux, ce n’est pas dans leurs habitudes de viser exclusivement les femmes ; mais ce ne sont pas les sectes bizarres qui manquent. Et pourquoi pas un mélange des deux ? Un gourou qui recruterait des femmes pour se constituer son harem d’adoratrices…

Hier, mon enquête a enfin trouvé une résolution définitive. Une passante qui s’était vu refiler un tract l’a jeté au sol après l’avoir lu rapidement ; comme j’arrivais derrière, je l’ai ramassé et ai pu en prendre connaissance.

Un cabinet de voyance.

Tout bêtement. Pourquoi des femmes, alors ? Je suppose que le gars doit être persuadé qu’elles sont les plus réceptives à ce genre de charlatanerie. Du simple marketing. La vérité est toujours tellement plus banale et décevante dans la vraie vie que dans les romans de Conan Doyle.

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