Peut-on critiquer le burkini ?

Maintenant que nous sommes la risée des médias étrangers, maintenant que les photos des policiers municipaux niçois vont alimenter des années de propagande djihadiste, maintenant que les pays anglo-saxons nous donnent des leçons de droits de l’hommisme, je pense que tout le monde a bien compris à quel point les arrêtés visant l’interdiction du burkini étaient d’une stupidité abyssale.

Reste une question, que posent plein de gens qui comprennent bien que l’interdiction est contre-productive et raciste, mais qui quand même, par rapport aux luttes féministes, trouvent que ce vêtement symbolise un retour en arrière inadmissible : peut-on critiquer le burkini ? (Ou le voile, c’est exactement le même problème.)

Oui. On peut.

Mais le terrain est glissant.

D’abord, critiquer les musulmans n’est jamais neutre. Notre pays est de tradition catholique. Les croyants ne sont plus très nombreux, les pratiquants encore moins, mais les valeurs chrétiennes imprègnent notre société. Nos parent, nos grands-parents pour les plus jeunes, ont connu un monde où le curé avait une fonction sociale importante, où l’on suivait les rites de l’église, même si c’était plus par tradition que par conviction : baptêmes, communions, mariages, confessions, etc. Aujourd’hui encore, la moitié des enfants bretons vont dans des écoles catholiques, cent pour cent des enfants alsaciens et mosellans ont des cours de religion à l’école. Et même si l’Église et l’État sont séparés depuis 1905, ce sont néanmoins des idées catholiques qui ont retardé l’IVG jusqu’en 1975 et qui retardent encore aujourd’hui les débats sur l’euthanasie.

Par ailleurs, notre pays a un gros problème systémique avec les musulmans. Contrôles au faciès, discriminations à l’embauche, politiques urbaines calamiteuses dans les quartiers où ils sont le plus nombreux, sur-représentation dans la population carcérale, polémiques médiatiques stigmatisantes sur les menus sans porc dans les cantines ou sur la construction de mosquées, épouvantails politiques pour la moitié des élus… Plus que les individus qui le compose, c’est notre système qui est raciste – et tant que l’État ne le reconnaîtra pas, aucune politique gouvernementale de lutte contre le racisme ne sera crédible.

Je veux en venir au point suivant : critiquer les cathos, c’est critiquer le système, mais critiquer les musulmans, c’est valider le système. Ça n’a pas du tout la même portée. Quand la rédaction de Charlie Hebdo ou Caroline Fourest expliquent qu’ils ne sont pas racistes parce qu’ils attaquent les religions en général et pas seulement l’islam, ils font l’impasse sur cette différence. Une caricature du Pape, c’est politiquement incorrect, une caricature d’un imam, c’est juste une goutte de plus dans le torrent habituel du racisme anti-musulman. Critiquer le burkini, pas de problème, mais vous avez intérêt à avoir des arguments solides et à être très pédagogiques si vous voulez vous démarquer de ce torrent.

Ensuite, en matière d’oppression des femmes, je ne suis pas certain que nous soyons assez irréprochables pour nous permettre de faire la morale à tout le monde. Une collègue me disait : « Tu sais pourquoi les femmes portent des talons aiguilles et un sac à main ? Parce ce que ça nous empêche de courir. Les talons aiguilles et le sac à main, c’est ce que les hommes nous donnent pour nous posséder et qu’on puisse pas s’enfuir. » C’est évidemment une sur-interprétation toute personnelle de l’histoire du vêtement ; mais il est indéniable que nos traditions vestimentaires portent les traces d’une différenciation des rôles sexués. Au-delà de l’habillement, c’est toute notre société qui est phallo-centrée : des femmes nues en 4×3 pour vendre des yaourts aux tristement fameux commentaires sexistes des J. O. de Rio, en passant par la culture du viol et la non-parité aux postes de pouvoir. C’est tellement intégré en nous qu’on n’y fait plus attention, mais faisons cette petite introspection avant d’expliquer doctement aux autres que leurs habitudes vestimentaires sont sexistes.

Je pense aussi que la symbolique originale oppressive des vêtements s’est perdue dans la nuit des temps et que nous commettons une erreur en l’invoquant. Je veux dire que les musulmans français choisissent leurs vêtements comme nous : pour se conformer à une tradition culturelle, parce qu’ils sont pratiques, parce qu’ils se sentent bien dedans, et mille autres raisons du même tonneau, et sûrement pas pour provoquer ou envoyer un message politique. Si vous étiez invité à l’Élysée, vous mettriez un costume cravate parce que les us et coutumes commandent que vous y alliez bien habillé, et dans notre référentiel culturel, être bien habillé, c’est porter un costume et une cravate. Lorsque Latifa Ibn Ziaten est invitée par François Hollande et qu’elle y va avec un voile, c’est exactement la même chose. Elle veut être bien habillée et dans son référentiel culturel, être bien habillée veut dire porter un voile. Il n’y a pas à chercher plus loin que ça.

Pour l’instant.