Jeux de langue

Il y a chez Grosse Bouâte SA une petite tradition sympathique, celle de l’énigme du midi. Tous les jours à 12h30, un collègue envoie sur la mailing-list interne une petite devinette, un casse-tête ou un jeu de logique. C’est le signal du départ pour la cantine et accessoirement, on s’amuse tout en faisant fonctionner ses neurones.

Depuis quelque temps, la mode pour l’énigme du midi est aux devinettes basées sur les pièges orthographiques de la langue française. Le niveau est facile, il y a quasi systématiquement cent pour cent de bonnes réponses. Aussi, moi qui aime bien la langue, j’ai pensé un moment proposer des jeux et des énigmes un peu plus sérieuses. Des choses à base du non-usage du subjonctif après « après que » ou à base de « c’est le matin que la rose est le plus belle », par exemple. Et puis je me suis abstenu.

En fait, je trouve ce genre de jeu assez puéril. Comme le dit très bien ma copine Samantdi, la langue ne doit pas être un outil de domination, elle ne doit pas être utilisée par « ceux qui savent » pour affirmer leur supériorité sur « ceux qui ne savent pas ». Elle doit servir à partager, à communiquer, pas à humilier. Quelle importance qu’une personne maîtrise ou ne maîtrise pas telle ou telle règle grammaticale bizarre et complètement oubliée ? Ce n’est pas ce qui rend son discours plus ou moins intéressant.

Le bon grammairien ne légifère pas, il constate. N’en déplaise à notre conception jacobine de l’État, ce n’est pas l’Académie Française qui fixe la langue, ce sont les centaines de millions de personnes qui la parlent dans le monde. Les Immortels peuvent toujours édicter des règles, si personne ne les respecte, ça ne sert à rien ; les dictionnaires peuvent toujours proclamer que « antidote » ou « appendice » sont des mots masculins, si la majorité de la population les utilise au féminin, alors ce sont des mots féminins. Mais c’est une idée mal acceptée : Maurice Grevisse, qui dans son célèbre Du Bon Usage avalisait des constructions normalement proscrites par l’Académie au prétexte qu’on les trouve parfois sous la plume de quelques auteurs, était qualifié de laxiste par les Ayatollahs du Parfait Français. Cette mode de l’orthodoxie orthographique est d’ailleurs assez récente ; quiconque a déjà feuilleté des ouvrages imprimés avant le XVIIIe siècle sait que le genre des mots et l’orthographe étaient à l’époque assez fluctuantes suivant les auteurs et les imprimeurs, et la Terre n’en tournait pas moins rond.

Bien sûr, je suis complètement schizophrène lorsque j’écris tout ceci, moi qui moque les présentateurs télé utilisant le conditionnel après « si » ; qui râle quand un collègue m’envoie un mail truffé de fautes ; qui renonce à lire certains blogs qui pourraient pourtant m’intéresser parce leur syntaxe me rebute ; ou qui suis amoureux de ce F à la fin de « clef » ou de ce tréma curieusement placé dans « ambiguë ». En fait, je pense que nous n’utilisons pas tous notre cerveau de la même manière. Je fais partie des gens qui se basent principalement sur la graphie pour comprendre l’écrit, je suis donc très handicapé dans ma lecture quand l’orthographe est hasardeuse ; mais ça ne m’empêche pas de concevoir que d’autres fonctionnent différemment et utilisent peut-être davantage les sonorités, ou le contexte, pour comprendre une phrase, et sont plus insensibles à la graphie. Tout le monde n’est pas obligé de vibrer à la prose de Victor Hugo, de même que tout le monde n’est pas obligé d’aimer la musique ou la peinture.

Est paru dans Le Monde cette semaine un article très intéressant sur la revendication féministe de supprimer la règle grammaticale qui veut que le masculin l’emporte sur le féminin. L’argument est convaincant : cette règle de suprématie du masculin ayant été instaurée assez récemment pour des motifs purement sexistes, il n’est pas idiot de vouloir la supprimer maintenant que notre société a progressé sur le plan de l’égalité des sexes. Nous reviendrions alors à la règle qui prévalait auparavant, issue du latin et du grec, dite règle de proximité. Levée de bouclier généralisée dans les commentaires, bien sûr, de la part de tous ceux pour qui le français est sacré et intouchable. Comme si on avait parlé la même langue depuis Clovis 1er jusqu’à nos jours… Des pays comme le Brésil sont moins frileux que nous, qui réforment couramment l’orthographe de leur langue (suppression des doubles consonnes par exemple) pour l’adapter aux usages de la population.

À ces féministes, j’ai un peu envie de dire : chiche. C’est l’usage qui fait la langue, pas l’Académie. Appliquez la règle de proximité dans tous vos écrits, convainquez des maisons d’édition de vous suivre (il en existe déjà au moins une), des écrivains, des journalistes… Et dans une génération, l’usage s’imposera de lui-même. La preuve que cette « révolution » n'est pas si terrible, c’est que j’ai moi-même appliqué cette règle de proximité dans ce billet. Je suis quasi certain que personne ne s’en était aperçu jusqu’à cette phrase.