Lettre ouverte

Cher jeune-Sébastien-habitant-Marseille,

Je viens de lire la petite bafouille que tu as commise dans le Huffington Post. (Ça ne t’embête pas qu’on se tutoie, hein ?) Je ne te cache pas que j’ai fait un gros effort pour arriver jusqu’au bout, vu qu’il n’y a pas une seule ligne de ton texte qui ne m’ait pas fait lever les yeux au ciel et pousser des cris hystériques. Alors rassure-toi, je ne vais pas te faire la morale et te reprendre point par point, on en aurait pour la semaine, on a tous les deux mieux à faire et surtout, je ne crois pas que tu sois prêt à tout entendre. Mais il y a quand même deux ou trois choses que je tiens à te dire.

Tu refuses de te définir par ta sexualité, qui dis-tu, n’est qu’une facette accessoire de ta personnalité. C’est cool que tu voies les choses comme ça, mais pas très original parce que figure-toi que c’est le cas de la majorité des gens. Tu n’as rien compris. Tu prends le problème complètement à l’envers. Le souci n’est pas que tu refuses de te définir par ta sexualité, le souci est que les autres le font à ta place et ne te laissent pas le choix. Ce n’est pas une question individuelle, c’est une question systémique. Tu sors avec une fille ? Sauf situation exceptionnelle, tu peux la présenter à toute ta famille, à tous tes potes, la tenir par la main dans la rue, lui rouler une pelle sur le quai de la gare, mettre sa photo sur ton bureau pour l’avoir sous les yeux toute la journée, raconter les week-ends merveilleux que tu passes avec elle à tes collègues. Tu sors avec un mec ? Sauf situation exceptionnelle, tu ne peux rien faire de tout ça, ou alors avec précaution, en tâtant le terrain avant, et tu tomberas toujours sur un con qui se permettra une remarque déplacée. C’est pareil au niveau légal. La loi se tape complètement de l’importance que tu accordes à ta sexualité ou à la façon dont tu te définis, elle te définit de force au vu de la personne qui se trouve dans ton lit et sur cette base, elle te dit que tu n’as pas les mêmes droits que les autres. C’est de moins en moins vrai, heureusement ; il y a eu la dépénalisation de l’homosexualité en 1982, puis le PaCS en 1999, puis l’alignement fiscal du PaCS sur le mariage peu après, puis le mariage en 2013 ; ce sont d’immenses progrès, mais il reste plein de choses à régler. Officiellement, comme l’homoparentalité ; mais aussi officieusement, comme le comportement des serviteurs de l’État face aux homosexuels. (Professeurs, policiers, juges… Les cas de discriminations sont innombrables.)

Comprends-moi bien. Je ne suis pas en train de rabâcher pour la énième fois que les homosexuels sont discriminés. Ça, on s’en fout, tout le monde le sait. Ce que je dis, c’est que tu es complètement à côté de la plaque quand tu dis que tu refuses de te définir par ta sexualité. Tu peux l’écrire autant que tu veux, tu peux même le penser sincèrement ; mais ça n’a pas la moindre importance, parce que le juge qui va refuser de te confier la garde de ton gamin parce que tu vis avec un homme, ou le mec qui va te casser la gueule dans la rue parce que tu as une tête de pédé, eux, n’en ont rien à foutre.

Après, tu affirmes que l’homosexualité n’est ni une culture ni une identité ni une communauté. Excuse-moi si je glousse. As-tu déjà regardé un film gay ? (Je peux te faire une liste, si tu veux.) La moitié des gags sont incompréhensibles pour un hétéro alors qu’ils sont directement compréhensibles pour un homo. Pourquoi ? Parce qu’ils sont basés sur des choses que la plupart des homos ont vécu un jour mais que la plupart des hétéros ne vivront jamais. Ce sont des choses parfois heureuses, parfois malheureuses, anecdotes de drague, plans cul, quiproquos, marques d’homophobie ou de discrimination, SIDA… Ces expériences forgent un vécu commun, partagé, marquant, exclusif, sur lequel nous pouvons construire notre mythologie, nos histoires, nos bouquins, nos chansons, nos blogs, nos films, nos styles vestimentaires (oui, parfaitement, nos styles vestimentaires), nos blagues qui ne font rire que nous, nos journaux, etc. Autrement dit : une culture et une identité. Tu ne le sais peut-être pas encore, mais ça a été très important, la culture gay. Et ça l’est sûrement encore. Par exemple, t’es tu déjà demandé comment les gays faisaient pour se reconnaître entre eux, et donc pour se rencontrer, avant l’invention d’internet ? Grâce aux lieux communautaires (écrase tes platform shoes de ma part dans la gueule des gens qui te disent que communautarisme est un gros mot), mais aussi grâce au gaydar. Comme on rêve tous de vivre dans un film de princesse, on aime bien se raconter que le gaydar est juste MA-GI-QUE, mais en réalité, c’est bien plus prosaïque ; on est juste sensible à des codes particuliers (bandana, piercing…), à une façon de s’habiller, de parler, de se comporter, en un mot : à une culture. Qu’on parvienne à identifier les signes de cette culture est bien la preuve qu’elle existe. (Évidemment, ce qui fout tout par terre, c’est que certains hétéros sont jaloux de notre bon goût et finissent par nous imiter. Du coup, on croit qu’ils sont homos aussi alors que c’est juste des copieuses. Ça fait des quiproquos et après il faut tout réinventer, c’est pénible. Bref.)

Il y a plein de trucs intéressants à dire sur la culture gay. Comment elle est façonnée « en creux » par le rejet de l’homosexualité par la société, comment inversement son existence modifie le reste de la société (par exemple, les hétéros qui copient les homos dont je parlais juste avant), comment elle vient aux homos… Parce qu’évidemment, les homos n’ont pas la « culture infuse ». Il y a un apprentissage. C’est en fréquentant d’autres gays plus âgés et des lieux communautaires, en regardant des films ou en lisant des bouquins qui leur parlent, la plupart du temps underground, qu’ils s’approprient ou refusent cette culture, et la font évoluer. Mais s’il y a bien un truc qu’on ne peut pas dire, mon cher jeune-Sébastien-habitant-Marseille, c’est qu’elle n’existe pas.

Enfin, tu dis que faire son coming-out est une violence, parce que tu penses que ton entourage va plaquer sur toi les pires représentations de l’homosexualité : débauche sexuelle, manières efféminés, pire ! Ils risquent d’imaginer que tu vas à la gay pride. (Probablement nu sur un char, en plus.) Primo, j’ai envie de dire : tu n’en sais foutre rien. Ne prends pas tes potes ou tes parents pour des abrutis, il te connaissent déjà et voient bien comment tu es, pourquoi veux-tu qu’ils aillent se faire une image de toi totalement contraire à ce qu’ils ont sous les yeux depuis vingt ans juste parce que tu leur présentes ton copain. Secundo, si tu trouves négatif d’être maniéré, efféminé ou d’aller à la gay pride, c’est toi qui a un problème. Tu ne peux pas à la fois regretter le jugement négatif des autres sur ce que tu es, et juger négativement d’autres personnes sur ce qu’elles sont. Tertio, tu n’as pas le choix. La visibilité est la seule issue. Individuellement parce que c’est la seule manière de pouvoir se mettre en couple sans sombrer dans la paranoïa à force de tout cacher, tout cloisonner, tout contrôler. Collectivement parce que c’est la seule manière de banaliser l’homosexualité. On a mis longtemps à la conquérir, cette visibilité. On ne fera pas marche arrière. On ne retournera pas dans le placard juste parce que tu as peur de dire à tes parents que tu suces des bites.

Maintenant, mon cher jeune-Sébastien-habitant-Marseille, veux-tu vraiment connaitre le fond de ma pensée ? Je pense que tu as parfaitement intégré tous les codes homophobes de la société française. Et là, tu découvres soudainement que tu es ce qu’on t’a appris à détester et à mépriser le plus. Du coup, tu exorcises en nous pondant un article pétri d’ignorance et de raisonnements foireux pour te justifier, te défendre, expliquer que toi tu n’es pas un homosexuel comme les autres, que ce sont les autres pédés qui sont détestables et méprisables, pas toi, toi tu es normal ! BO-RING. On est des millions à être passé par là avant toi.

Sauf que nous, on ne l’a infligé qu’à notre journal intime, pas à des dizaines de milliers de lecteurs.

Sur Pluton

Quelques réflexions en vrac et dans le désordre sur le survol de Pluton-la-planète-déchue par la sonde New Horizons. Attention, risques importants de chutes dans des vortex wikipédiens.

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Je suis développeur

Je suis développeur.

Je corrige des bugs dans des applications écrites par d'autres. Je me bats avec les mises à jour de systèmes ou de compilateurs qui entraînent des choses qui ne marchent plus, des standards qui évoluent, des protocoles qui changent. J'éteins des incendies dans du code explosif que la direction a cru bon de sous-traiter en Inde. J'aide, je donne mon avis à droite à gauche – privilège de la séniorité, on me prend pour l'expert capable de résoudre en deux minutes n'importe quel problème. J'épluche les mille six cent cinquante avertissements chiés par le énième analyseur de qualité de code imposé par la direction, pour voir s'il n'y en aurait pas un qui serait pertinent (spoiler : non), ça ne sert absolument à rien mais ça fait bander un qualiticien dans un bureau au 4ème étage. Pour la millième fois, on me demande de chiffrer une fonctionnalité, pour la millième fois je réponds que je ne peux chiffrer que des tâches techniques et qu'il n'y a pas de correspondance évidente et immédiate entre les deux. Je mets en place la nouvelle méthode ou le nouvel outil de développement à la mode, ils n'apportent rien de plus que les précédents et changeront dans six mois, mais on est des geeks, on est bien obligé de rester à la pointe, tu comprends. Je rapporte dans des tableaux Excel de psychopathe ce que je fais minute par minute de mes journées (réunion de formation, réunion de gestion, réunion d'architecture, spécification produit, spécification technique, spécification technique détaillée, développement, écriture de tests unitaires, exécution de tests unitaires, correction d'un bug rapporté par un utilisateur, correction d'un bug de vérification, correction d'un bug de validation, gestion de projet, gestion de ressource, écriture de documentation réglementaire, écriture de documentation technique, autres tâches). On me forme à la procédure qui va me permettre de vérifier que la procédure qui sert à corriger un bug est bien opérationnelle et respectée (spoiler : elle ne l'est pas). Je développe des prototypes, j'implémente des fonctionnalités, qu'aucun utilisateur ou client final ne verront jamais parce que les commerciaux n'auront pas réussi à les vendre, ou le marketing aura changé d'avis, ou la boîte aura coulé avant la fin du projet.

Je suis développeur et ça fait maintenant trois ans que je n'ai pas développé une seule application[1].

Humanités

Chaque fois qu'un ministre fait un pas vers la disparition du latin et du grec au collège, les réseaux sociaux bruissent d'indignation et les arguments fleurissent, visant à démontrer que l'étude des langues mortes est utile.

Je trouve ça assez triste, cet utilitarisme. Qui a dit qu'on ne devrait apprendre à l'école que des choses utiles ? Et utiles à quoi, d'abord ? À une future vie de labeur en entreprise ? Comme par exemple la généalogie des rois de France et la décomposition d'un nombre entier en facteurs premiers ? Comme si les mêmes choses étaient utiles à un conducteur de métro, un pianiste, un archéologue, un ingénieur des ponts et chaussées, une infirmière, un intégrateur de sites web, un commis de cuisine… Ça n'a pas de sens.

Je ne crois pas que l'école et le collège soient là pour former de futurs travailleurs. Il y a les filières spécialisées et les études supérieures, pour ça : lycées techniques, universités, écoles d'ingénieurs, etc. À l'école et au collège, c'est encore trop tôt. L'écrasante majorité des élèves, à cet âge, n'ont pas d'idée précise et réaliste de ce qu'ils feront plus tard, et si jamais ils en ont une, la plupart du temps, par la grâce des aléas de la vie et de l'incompétence des conseillers d'orientation, ils feront autre chose.

L'école et le collège servent certes à inculquer des bases indispensables à la survie dans nos sociétés : lire, écrire, compter. Mais c'est anecdotique. Ils servent surtout à ensemencer des graines. Une graine de littérature par-là, une graine d'histoire par-ci, une graine de mathématiques par-là, une graine de sciences de la vie par-ci… Laquelle germera dans la tête de tel ou tel élève ? Assurément pas celle qu'on n'aura pas planté.

Impossible de savoir quels métiers, quelles compétences seront demandées dans vingt ans. Plantons donc le plus de graines possible ! De plus, il est bien connu que le nombre et la diversité des sollicitations intellectuelles sont une condition essentielle du développement du cerveau de l'enfant. Des élèves prennent leur pied à lire Eschyle ou Cicéron ? Et en plus c'est bon pour le développement de leurs facultés intellectuelles ? Mais que demander de plus !

Il ne faut pas conserver le latin et le grec parce que c'est utile. Il faut les conserver pour que la palette d'activités proposée aux enfants reste la plus vaste possible, et parce qu'il y a des élèves et des profs que ça éclate. Quand on s'éclate à l'école, c'est déjà à moitié gagné. Je préfère infiniment des élèves enchantés d'aller à un cours qui ne sert à rien plutôt que des élèves allant, emplis d'hostilité et de démotivation, à un cours qui sert.

Ressources Humaines

Certaines boîtes ont quand même des pratiques de recrutement étranges. Comme par exemple l'agence qui m'a fait lever à six heures du matin et traverser la moitié de la région parisienne sous la neige, pour un entretien d'embauche qui s'est avéré n'être qu'une suite de tests psychotechniques dignes des heures les plus sombres de la conscription.

Pas d'entretien en face à face, pas de présentation du poste proposé, pas d'échange autour de mon CV. Non, juste des tests, puis des tests, puis encore des tests. Et une photo pour finir, souriez un peu, parce que vous comprenez, nous recevons beaucoup de candidats, nous ne nous rappelons pas toujours de tout le monde. Comment ? Faire se sentir unique chaque candidat dans une entreprise à taille humaine ? Je ne vois pas ce que vous voulez dire.

Donc, pour commencer, un test de personnalité façon Psychologie Magazine qui sera probablement dépouillé par un DRH aussi compétent en interprétation de tests psychologiques que moi pour dire la liturgie orthodoxe en slavon septentrional. Des questions du genre, s'il se passe ceci pendant le développement du projet, comment réagissez-vous, cochez au maximum trois réponses parmi celles proposées ci-dessous. Et chaque fois, dans ma tête, une petite voix déçue qui me soufflait : oh, zut, il n'y a pas la réponse « j'en ai rien à branler » …

Puis un test de logique, très classique, des suites de chiffres, de lettres ou de figures géométriques à compléter. Je n'ai eu le temps d'en faire que les trois quarts, parce que mon cerveau pervers ne pouvait s'empêcher de divaguer à chaque série sur le thème : je suis sûr que je peux répondre n'importe quoi au hasard et malgré tout trouver une logique pour justifier ma réponse. C'est facile, il existe toujours au moins une fonction raisonnablement simple et logique qui passe par toutes les valeurs d'une série arbitraire. Mais je suppose que le fait que je n'ai pas fini le questionnaire dans le temps imparti sera plutôt interprété comme le fait que je ne travaille pas assez vite.

Puis enfin, une série de vingt-cinq exercices mathématiques. Du moins est-ce ainsi qu'on me les a présentés. En réalité, il s'agissait plutôt d'arithmétique. Élémentaire. Niveau CM1/CM2. 3 pommes coûtent 1,50 €, combien de pommes puis-je acheter si je dispose de 5 €, sachant que je veux aussi 2 carambars à 0,25 €. Dans une entreprise de 80 salariés, 35 % sont des hommes, combien y a-t-il de femmes. Bon, j'exagère, il y avait aussi des questions plus subtiles ; par exemple, un problème nécessitait de réduire des fractions au même dénominateur. Oh là là, attention, niveau 4ème ou 3ème au moins ! Tout à fait adapté pour évaluer un candidat à un poste d'ingénieur, donc.

Quel que soit le bout par lequel je prends la chose, j'arrive à la même conclusion.

Est-ce que ces gens m'ont convoqué à cet entretien sans avoir lu mon CV ? Alors ce sont des cons. Est-ce qu'ils ont lu mon CV et en ont déduit que c'était pertinent de vérifier que je savais faire des règles de trois ? Alors ce sont des cons. Est-ce qu'ils ne se posent aucune question et appliquent un processus de recrutement identique pour tout leur personnel, quel que soit le poste et quel que soit le candidat ? Alors ce sont des cons. Est-ce qu'ils pensent pouvoir garantir le bon fonctionnement d'une équipe projet en sélectionnant des profils psychologiques avec ce genre de test ? Alors ce sont des cons. Est-ce qu'ils envisagent le recrutement comme un processus unilatéral, juste trouver la pièce qui a la bonne forme pour rentrer dans le bon trou, et non comme la rencontre d'une personne et d'une entreprise qui doivent s'apporter mutuellement pour que ça fonctionne ? Alors ce sont des cons. Est-ce que tout ça ne sert qu'à piéger le futur salarié, une sorte de test déguisé qui permet moins d'évaluer les compétences réelles du candidat que ses réactions ? Alors ce sont des cons.

Inutile de dire que s'ils retiennent mon dossier, notre collaboration va débuter sur de bonnes bases.

Dessins

Quelques dessins. Rouges. Glanés ici et là. Parce que pour l'instant, je ne suis pas capable de mettre des mots.

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(Crédit : Mathieu Mizzon.)

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(Crédit : JM Nieto.)

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(Crédit : Ana Juan, dont je vous invite à aller visiter le site.)

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(Crédit : Boz.)

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(Crédit : Mana Neyestani.)

Quand le progrès marche à l'envers

Le Kindle représente la quintessence du contraire de ce que doit être une liseuse. C’est fermé, compatible avec rien, entièrement orienté vers la vente de contenu sous copyright, les fonctionnalités sont volontairement limitées par des choix commerciaux plutôt que par les possibilités de la technologie… Il y a même de la publicité.

Ce que j’attends d’une liseuse ? La même chose que ce que j’attends de mon lecteur MP3 : je charge dessus les fichiers que je veux, provenant d’où je veux, selon le moyen que je veux, ça m’en affiche la liste selon un classement logique, puis je peux lire n’importe quel fichier qui sera rendu de la même manière que je sois sur le lecteur de ma voiture, de mon téléphone, de ma chaine de salon ou de mon ordi portable. En fait, c’est ce qu’on attend tous de n’importe quel logiciel.

Ce que propose le Kindle à la base ? Je ne peux y charger que des fichiers dans un format propriétaire, venant de la boutique d’Amazon, ça m’en affiche la liste dans un ordre dont je n’ai toujours pas compris la logique et que je ne peux pas configurer, et le rendu est spécifique au Kindle (le même bouquin sur une autre liseuse a un aspect différent). Tout est orienté autour d’Amazon : tout passe par leur plateforme, il y a des bandeaux de pub pour vous vendre plus de bouquins et plus de services, il y a des options qui frôlent la vente forcée, genre l’achat automatique du tome N+1 quand vous avez presque fini de lire le tome N d’une série. Le système est inutilisable, même pour lire des œuvres libres de droits, si vous n’avez pas un compte, une carte bancaire et une connexion WiFi, ceci étant bien sûr un choix marketing et non une contrainte technique.

Certes, il y a moyen de contourner. Il existe différents outils permettant de convertir les eBooks classiques au format Kindle ; outils qui au passage rivalisent de lourdeur et d’anti-ergonomie. Ça ne fonctionne pas trop mal pour du texte simple, mais il y a des (mauvaises) surprises avec les mises en page plus évoluées. On peut ensuite charger le fichier obtenu par un câble USB ; mais alors, ces livres n’apparaissent plus dans votre bibliothèque, mais dans une section un peu planquée intitulée « Documents personnels ». Eh oui, pour Kindle, ce ne sont pas de vrais livres, puisque vous ne les avez pas achetés chez Amazon… Du coup, comme ce ne sont pas de vrais livres, un certain nombre de fonctionnalités n'y sont pas applicables, par exemple la synchronisation par réseau.

Le Kindle est un magnifique exemple de ce que le marketing numérique fait de pire : appâter avec un produit pas cher, mais en réalité tellement fermé et orienté que la plupart des usages qui semblent naturels et légitimes sont impossibles, au profit d’autres usages, plus rémunérateurs pour l’entreprise. C’est que le marketing vous arnaque en jouant dès le départ sur une ambiguïté : vous croyez acheter des livres ; en réalité, Amazon vous vend seulement un droit limité à lire son contenu. Limité, car si votre liseuse tombe en panne, du fait du format propriétaire et du fonctionnement en cloud, vous perdez les livres qui sont dessus, sauf à racheter un appareil équivalent ; de même si Amazon ferme, ou ne peut plus pour des raisons techniques, ou ne veut plus pour des raisons commerciales, proposer le service. En fait, Amazon qualifie de vente ce qui est une location, puis essaie de vous convaincre que c’est pour votre bien en vous vantant tout ce que ça permet de faire. Or le problème n’est pas tout ce que ça permet de faire de plus qu’un livre papier, mais bien tout ce que ça permet de faire de moins – sans aucune justification technique.

(Il est amusant de noter que l’industrie de la musique a tenté la même approche marketing à ses débuts, avec des formats audio propriétaires, des plateformes fermées, des DRM, des fichiers lisibles sur un nombre limité d’appareils, etc. Et ils se sont ramassés comme des merdes.)

Au delà de l’arnaque du client, au delà de l’expérience utilisateur calamiteuse, je trouve très décevant qu’un progrès technologique (car la liseuse est un énorme progrès, je ne pourrais plus m’en passer personnellement) qui devrait favoriser la diffusion et surtout la production de contenu, fasse en réalité tout le contraire. La vraie révolution du numérique et d’internet en particulier ? Tout le monde peut produire du contenu. Avant, pour publier de la musique, il fallait une maison de disques ; pour publier des textes, il fallait une maison d’édition. C’était justifié par des contraintes matérielles (presser un disque ou imprimer un livre n’est pas trivial), mais de fait, ça introduisait un filtre sur le contenu, les producteurs ayant tendance à ne produire que ce qui avait un intérêt commercial.

Maintenant, tout le monde peut produire du contenu. Ça a des conséquences immenses sur la société, sur la politique, sur le fonctionnement de la démocratie, sur l’économie… Par exemple, dans un domaine qui me touche particulièrement, le droit des minorités, un nombre hallucinant de textes essentiels ont pu être diffusés plus largement grâce au numérique et à internet. Dans le domaine de l’industrie, beaucoup d’entreprises ont pu concevoir des produits innovants grâce à des connaissances (des algorithmes, par exemple) accessibles sur internet. Dans le domaine de l’information, typiquement lors du printemps Arabe, nous avons tous constatés la supériorité et la réactivité des réseaux sociaux par rapport aux journaux traditionnels.

Avec les liseuses actuelles, on en revient à cette vieille idée dépassée qu’il y aurait quelques producteurs, qui savent ce qui est bon pour les masses, et des consommateurs, qui consomment bien gentiment. Amazon propose bien un système d’auto-publication permettant à n’importe qui de diffuser ses écrits ; mais c’est encore un système fermé, bien moins souple, moins pratique et moins universel qu’un simple ePub déposé sur un site web correctement référencé par les moteurs de recherche.

Enfin, je ne peux pas ne pas évoquer l’immense arnaque des éditeurs qui vendent au même prix un ouvrage papier, qui est un bien matériel épuisable, aux coûts de fabrication et de distribution incompressibles, et un ouvrage numérique, qui est un simple fichier réplicable à l’infini pour un surcoût négligeable. L’arnaque ne se limite pas au client d’ailleurs, mais s’étend aussi aux auteurs : j’ai ouï dire que certaines maisons, profitant de clauses stipulant des « droits de reproduction sur tous supports » sur des contrats signés il y a 20 ou 30 ans, à une époque où on n’imaginait même pas qu’un jour les liseuses existeraient, ressortaient de vieux ouvrages au format numérique sans reverser un kopeck aux ayants droits.

Avec Kindle, j’ai un peu l’impression que le progrès marche à l’envers. Mais j’ai bon espoir que la gamelle à venir, comme celle qui est tombée sur l’industrie de la musique, remette le progrès en marche dans le bon sens d’ici pas trop longtemps…

Trollons la GPA

Au départ, je n'étais ni favorable ni hostile à la GPA. C'est exactement le genre de sujet pour lequel je trouve qu'il n'y a que des mauvaises solutions. Comme souvent dans ces cas-là, mon vieux fond anar refait surface et me souffle : que chacun fasse comme il veut en accord avec sa propre conscience, vu que ça ne perturbera pas l'équilibre du monde, vu qu'il s'agit d'une pratique qui restera toujours ultra-confidentielle, vu que je me suis laissé dire que l'écrasante majorité des couples avaient un moyen plus simple et relativement agréable de faire des bébés.

Hélas, la MPT a mis le sujet sur le tapis et comme chez nous, c'est l'extrême-droite qui fixe les termes du débat et l'agenda médiatique, il se trouve depuis deux ans tout un tas de personnalités pour tomber dans le piège de croire qu'on les somme de dire qu'ils sont contre. D'illustres intellectuel-le-s signent donc des tribunes et des pétitions, des éditorialistes prennent position, des politiciens de tous bords lâchent des petites phrases, des papes font la morale au parlement européen ; des élus déposent même des propositions de loi visant à interdire la GPA – ce qui est fascinant en terme de gaspillage d'énergie parlementaire puisqu'elle est déjà interdite.

N'ayant pas trop d'avis et souhaitant m'en forger un, je me suis donc intéressé au discours des opposants. Et ça m'a semblé plutôt pauvre. (En même temps, si la qualité des débats politiques atteignait des sommets, ça se saurait.) Au point que plus je lisais leurs arguments contre, plus j'avais envie d'être pour.

Le reste n'est qu'imprécations catastrophistes à base de rupture anthropologique, de retour des Lebensborn et de fin de la civilisation – comme à peu près chaque fois qu'émerge une nouveauté depuis l'origine de l'humanité. Le réac est conservateur jusque dans son argumentation.

Si je voulais troller, je proposerais bien une solution : autoriser la GPA, mais interdire catégoriquement qu'elle soit rémunérée. Ça résout tous les problèmes à la fois ! On répond à la demande des couples stériles, c'est raccord avec la pratique actuelle (à l'œuvre dans les greffes par exemple) de non commercialisation du corps humain, pas de pression économique sur les femmes puisque la seule motivation serait l'altruisme, pas de risque de trafic ou de filière illégale puisque ça ne pourrait pas rapporter d'argent.

Allez, on fait comme ça et on n'en parle plus.

Statistiques et LGBT

Un ami demande sur Twitter quel est le pourcentage de personnes LGBT dans la population française. Mon problème est que cette question n’a pas de réponse et peut-être même, pas de sens. (Je ne parlerai que des problématiques G et B et laisserai de côté le L et le T, que je maîtrise nettement moins bien.)

Il est évident que l’on doit compter parmi les gays les hommes qui entretiennent des relations amoureuses et sexuelles stables avec un ou plusieurs autres hommes et qui le revendiquent. Ça ne fait aucun doute.

Mais comment compter les hommes qui entretiennent des relations amoureuses et sexuelles stables avec un ou plusieurs autres hommes mais qui le nient farouchement si par hasard on leur pose la question ? Doit-on compter les hommes qui sont en couple hétérosexuel stable mais qui adorent sucer une bite de temps en temps, oh pas souvent, disons une fois tous les deux ou trois ans, pas plus, juste quand l’envie devient vraiment trop forte ? Doit-on compter les hommes qui ont au moins une fois dans leur vie tripoté le sexe d’un autre homme jusqu’à éjaculation ? Si j’en crois mes souvenirs d’adolescent, ça ferait beaucoup de monde… Il faudrait limiter aux expériences, disons, adultes ; mais l’âge adulte, en matière de sexualité, ça commence quand ? Et si on est adulte mais qu’on a des relations homosexuelles par défaut, parce qu’on se trouve dans un environnement exclusivement masculin (prison, internat, marine…) mais qu’au fond, ça n’est pas ce qu’on préfère, est-ce que ça compte ? Et si c’est culturel, comme le hammam des pays arabes ? Doit-on compter les hommes qui jusque-là n’ont jamais eu que des relations hétérosexuelles mais qui n’excluent pas l’idée qu’un jour, si l’occasion et le moment se présentent, ils pourraient se mettre en couple avec un autre homme ? Ces gens se revendiqueraient probablement bisexuels si on leur demandait, mais on risquerait alors d’inclure parmi les LGBT des gens qui seront peut-être techniquement hétérosexuels toute leur vie parce que l’occasion et le moment ne se seront jamais présentés. Doit-on compter les hommes qui couchent avec d’autres hommes mais qui ne se définissent pas comme gay, parce qu’ils n’ont pas encore fait ce chemin dans leur tête ? (Personnellement, j’ai fait ce chemin à l’âge de 26 ou 27 ans, autrement dit j’ai faussé les statistiques pendant longtemps !) Doit-on aussi compter les hommes qui fantasment à en crever sur leur voisin de douche à la salle de sport mais qui ne passeront jamais à l’acte parce qu’ils se l’interdisent pour cause de barrières morales strictes ?

Il faudrait peut-être définir ce qu’est une relation (homo) sexuelle pour y voir plus clair. Faire des trucs avec ses organes génitaux ? La plupart des gens ne classent pas la bouche ou les mains parmi les organes génitaux. Pénétrer une autre personne ? Oui mais alors, la masturbation ? Et qu’en pensent, dans la très chrétienne Amérique, ces jeunes filles qui sont sincèrement persuadées d’arriver vierges au mariage au prétexte qu’elles n’ont jamais eu de rapport vaginal, bien qu’elles s’envoient des kilomètres de bites ? Pour les homosexuels, on pourrait être tenté d’assimiler le rapport sexuel à la sodomie ; mais ça ne marche pas non plus, seulement 35 % des personnes se revendiquant comme gays pratiquent effectivement la sodomie.

Bien sûr, on peut donner des définitions très techniques à tout ça. Par exemple, dire qu’un homosexuel est un homme qui amène volontairement un autre homme à avoir un orgasme, de façon régulière et répétée, sur une période de temps assez large, à l’âge adulte, etc. Mais se posent alors des difficultés méthodologiques : il n’y a pas de caméra derrière chaque individu, tout recensement ne peut se faire que sur la base de déclarations ; et l’homosexualité pouvant être perçue comme honteuse, ou secrète, son aveu pouvant même être dangereux, beaucoup d’hommes mentent lorsqu’ils sont interrogés sur la question.

Bref, puisqu’on demande des chiffres, en voici quelques uns, parfaitement pifométriques, basés sur mon vécu et mon milieu ; je suis sûr que des personnes d’autres cultures ou d’autres milieux donneraient des chiffres différents :

On est bien avancé, avec ça.

En fait, une notion que je n’ai comprise qu’assez récemment est que l’homosexualité n’a que peu à voir avec les pratiques sexuelles (pas étonnant d’ailleurs vu la difficulté à les définir proprement et l'écart entre les pratiques réelles et le ressenti des intéressés…), mais qu’il s’agit plutôt d’une identité sociale, d’un stéréotype, voire d’un archétype.

Vous pouvez refuser, accepter ou revendiquer cette identité. Elle peut vous être attribuée par les autres (en pratique : par défaut vous êtes hétéro, sauf si vous êtes un homme efféminé ou une femme masculine) et dans ce cas vous ne pouvez pas y faire grand-chose. Avec cette identité homosexuelle vient tout un ensemble d’images, de stéréotypes, qu’on vous colle d’office ; mais surtout, avec elle, vient votre place dans la société.

Si vous êtes identifié comme homosexuel, il est normal de se moquer de vous à l’école, dans votre milieu professionnel, dans diverses œuvres de fiction, dans les médias ; il est normal que vous cachiez votre orientation sexuelle, en ne faisant pas de démonstration d’affection en public, en ne parlant pas de votre famille à vos collègues ; il est normal que certains droits ne s’appliquent pas à vous et il est normal que des élus qui ne connaissent strictement rien à votre vie en décident à votre place ; il est normal qu’on se méfie dès que vous approchez des enfants parce que vous êtes au mieux un mauvais exemple, au pire un pédophile en puissance ; etc.

Et la preuve que tout ceci est purement social et n’a rien à voir avec ce que vous faites en pratique avec vos organes génitaux, c’est qu’il suffit pour un hétérosexuel d’avoir l’air homosexuel pour se retrouver victime de ces manifestations d’homophobie, tandis qu’il suffit à un homosexuel d’avoir l’air hétérosexuel (par exemple en épousant une femme, coucou Pierre Palmade, coucou Yves Mourousi, coucou des milliers de pédés chaque année en fait) pour acquérir tous les avantages sociaux et légaux que procure l’identité hétérosexuelle.

Capitalisme

Coïncidence programmatique, deux émissions sur l’économie passent sur les antennes en ce moment. L’une sur Arte est un documentaire en six épisodes sur l’histoire du capitalisme, l’autre sur France 2 est un magazine d’économie présenté par François Lenglet. Ce qui est intéressant, c’est que les deux se vantent dans leurs bandes annonces respectives d’une approche dénuée de toute idéologie.

C’est évidemment ridicule. Le discours politique ou économique est toujours idéologique. Parce que la complexité du réel fait que tout choix implique des avantages et des inconvénients, parce que les avantages des uns sont les inconvénients des autres, parce que chacun a sa subjectivité et son échelle de valeur pour juger de la « désirabilité » d’un avantage et de « l’inacceptabilité » d’un inconvénient, parce que chacun a des taches aveugles et des croyances qui biaisent sa vision, parce que le pragmatisme de certains n'a rien de pragmatique pour d'autres, bref parce qu'on parle d'une science humaine et non d'une science exacte, aucun discours n’est neutre.

Qu’un journaliste ignore cette évidence et prétende faire un reportage non idéologique sur l’économie est justement la preuve qu’il ne comprend rien à l’économie. Inutile de dire le peu de crédit que cela donne à son travail.

Mais alors, dans les faits, ces deux émissions, que donnent-elles ?

Le documentaire d’Arte est passionnant, même si un peu chiant dans la forme à mon goût. (Ah ! Le fameux don d’Arte pour rendre ennuyeux les sujets les plus intéressants…) Et bien sûr, contrairement aux prétentions annoncées, il n’est pas neutre. Loin s’en faut. Le choix des intervenants n’est pas neutre ; le choix des extraits d’émissions qui illustrent le propos n’est pas neutre ; le montage, avec des citations brèves, présentées hors contexte, ce qui peut induire un doute sur l’intention réelle de leur auteur, n’est pas neutre ; les effets d’emphase de la réalisation (ralenti, incrustation de phrases chocs à l’écran, etc.) ne sont pas neutres ; même le choix de la musique, qui devient angoissante lorsque le propos se porte sur certains sujets, n’est pas neutre. On va dire qu’il suffit soit d’en avoir conscience, soit de pencher naturellement vers la même non-neutralité, pour que ce parti-pris ne soit pas gênant…

Quant à l’émission de François Lenglet, soyons sérieux. Je ne l’ai jamais regardée. La vie est déjà bien assez pénible pour s’infliger en entier une émission politique du service public.

Food Porn

Tu as passé une journée de merde au boulot. Pire, en rentrant chez toi à moto, tu t’es pris l’averse du siècle, celle qui n’était pas prévue par Météo France, du coup tu n’avais pas ton équipement de pluie. Et te voilà dégoulinant sur le parquet du salon, à enlever une par une et à grand renfort de jurons, les couches de vêtements collées à ta peau par la flotte glaciale.

Il te faut du réconfort.

Par exemple, une soupe de légumes brûlante. Alors attention, soyons sérieux. Je ne parle pas d’un Royco Minute Soupe ou d’un sachet Knorr. Je parle d’une vraie soupe. Non, n’essaie pas de me dire que tu ne sais pas cuisiner. Il n’y a rien de plus simple à préparer qu’une soupe. C’est facile : tu prends tous les légumes que tu peux trouver dans ton frigo, tu les plonges dans l’eau bouillante salée pendant 20 minutes et tu mixes. Ça marche à tous les coups. Quels que soient les légumes. Pommes de terre, carottes, navets, céleri rave, haricots verts, petits pois, brocolis, pois gourmands, asperges, poireaux… Tous, je te dis.

Alors après, moi, mais bon j’ai un peu d’expérience tu vois, j’aime bien jouer avec les couleurs. Par exemple, les verts : brocolis, haricots, petits pois, courgettes. Ou alors les oranges : potiron et carotte. Ou les blancs : asperge et chou-fleur. Mais tu n’es pas obligé.

Bref. Tu as ta soupe de légume brûlante dans ton bol. Maintenant tu y verses un demi-verre de vin rouge. Pas de discussion, c’est un ordre. Ca s’appelle « faire chabrot », tous les anciens qui ont des racines au sud de la Loire connaissent. Le copain ne se rappelle jamais du nom, il appelle ça « faire shalom » ou « faire Gavroche », ça dépend des jours. On rigole bien.

Les légumes et le vin, c’est bon, c’est goûtu. Mais ça manque de gras. Or le gras, c’est la vie ! Ajoutons donc de la graisse : un bon camembert au lait cru sur une tranche de pain de campagne.

Tu me vois venir ? Oui. Tu as compris. Tu trempes la tartine de camembert dans la soupe de légume au gros rouge.

Ça va mieux, hein ?

Choix éditoriaux

Le problème de la manif pour tous, ce n'est pas seulement 70 000 crétins dans la rue. C'est aussi la place ahurissante que les chaines d'information lui accordent, c'est aussi leurs leaders et leurs idéologues invités dans tous les magazines télés.

Liberté d'expression, répondent en chœur les journalistes interpellés sur ce sujet. Certes, mais c'est un peu court, comme réponse. Au nom de la liberté d'expression, on ne donne pas automatiquement libre antenne à n'importe quel péquin illuminé qui raconte n'importe quoi. Un choix éditorial est bien évidemment fait, tout passe par le filtre journalistique. Une manifestation réclamerait-elle l'interdiction du divorce ou de la procréation hors mariage que les chaines n'y consacreraient qu'un clin d'œil amusé dans la rubrique « insolite » en fin de journal. Au mieux, le leader d'un tel mouvement serait invité en mode « diner de cons » dans des émissions humoristiques. Mais ça ne justifierait certainement pas une après-midi entière de direct, des envoyés spéciaux sur le terrain et des spécialistes interviewés en plateau.

Inviter Zemmour, Boutin, La Rochère ou je ne sais quel évêque rétrograde partout, ce n'est pas une conséquence de la liberté d'expression, ce n'est pas un impératif qui serait lié à l'actualité ; c'est un choix éditorial parfaitement volontaire, qui traduit une certaine hiérarchisation de l'information par les rédactions, qui traduit elle-même un certain regard de la société. J'ai envie de dire : un certain regard des hétéros sur les homos. Parce que oui, magnifique allégorie de la condescendance, l'immense majorité des journalistes et des invités qui parlent mariage des homos, adoption ou PMA à la télé, ainsi que les députés qui votent sur ces questions à l'Assemblée, sont hétéros. Il circulait l'autre jour sur les réseaux sociaux une photo prise à une conférence internationale sur les droits de la femme où l'on voyait une table ronde exclusivement composée d'hommes ; et tout le monde de s'esclaffer. Eh bien nous sommes exactement dans la même situation, sauf que là, ça n'a l'air de choquer personne. C'est aussi pour ça que la visibilité homosexuelle est fondamentale. L'association des journalistes gays et lesbiens, l'injonction au coming-out des personnalités publiques, ça n'est pas du communautarisme ; ce sont des outils essentiels pour savoir d'où les gens parlent, par quel prisme ils voient le monde et donc, pour juger si leur parole est pertinente et légitime.

D'autre part, si la liberté d'expression garantit le droit de s'exprimer, elle ne garantit pas que toute parole soit intelligente, argumentée, véridique, respectueuse… Non, toutes les idées ne se valent pas. Personnellement, je ne crois pas que toute idée qui sous-entende une hiérarchisation des êtres humains ait la moindre valeur. Racisme, sexisme, homophobie ; autant de façons de dire que l'autre est inférieur ; autant d'idées qui ne méritent pas d'être exprimées sans conséquence, qui exigent d'être au minimum contredites lorsqu'elles sont exprimées.

Or elles sont légions, ces émissions où l'on invite sans les contredire des racistes pour parler de la condition des musulmans, des machos pour parler du droit des femmes, des homophobes pour parler du couple homosexuel.

Sur cela les journalistes doivent faire leur introspection, s'interroger sur leur responsabilité vis-à-vis de la société, et arrêter de brandir la liberté d'expression comme une formule magique dès qu'on critique leurs choix éditoriaux.

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