Juif

La Shoah est un traumatisme pour des millions de juifs. Je ne parle pas de ceux de l’époque, mais bien des juifs actuels, ceux qui vivent maintenant, en 2011. À peine deux générations se sont écoulées, une seule pour ceux qui comme moi sont nés dans les années 60. C’est peu, beaucoup trop peu pour que la Shoah appartienne vraiment au passé. Un traumatisme aussi majeur se transmet. Des parents traumatisés font des enfants traumatisés. Des parents qui ont appris le réflexe de se cacher et de se méfier de tout le monde donnent des enfants qui ont le réflexe de se cacher et de se méfier de tout le monde. Ca ne vous semblera pas rationnel parce que soixante-dix ans se sont écoulés et que la situation sociale et politique n’a plus rien à voir, mais c’est comme ça, il faut vivre avec ce traumatisme psychologique qui se transmet de génération en génération : des millions de juifs actuels sont encore terrorisés par la Shoah.

Soixante-dix ans, c’était hier. Des témoins de cette époque vivent encore et ils parlent. La Shoah, ce n’est pas une abstraction dans des livres d’histoire, ce sont des témoignages oraux, bien vivants, de la part de parents, d’amis, de collègues de travail. C’est du palpable. C’est du terrifiant. Le patron du labo où je travaillais dans les années 90 était un survivant d’Auschwitz, n’importe qui pouvait voir son numéro tatoué sur son avant-bras. Un jour qu’il recevait une distinction académique quelconque, pendant le buffet qui avait suivi, il nous a raconté. C’était insoutenable. Au sens propre. Dans l’assistance, des gens pleuraient, la plupart étaient tellement accablés qu’ils ne pouvaient pas regarder autre chose que leurs pieds.

Quand je parle de traumatisme de la Shoah et de sa transmission générationnelle, ce n’est pas un concept, une expression, une vague idée. Je parle de pathologies très concrètes, sur lesquelles travaillent des médecins, qui publient des articles. Je parle de cette actrice (son nom m’échappe) qui de passage dans un hôtel berlinois, fut prise de terreur lorsque le groom frappa au petit matin à sa porte et s’adressa à elle en allemand, au point de tenter de s’enfuir par le balcon. Je parle du nombre anormalement élevé de névroses, de dépressions, de suicides parmi les survivants et leurs descendants – à commencer par Primo Levi.

La Shoah, c’est un problème de patronyme. La plupart des gens ont été déportés juste parce qu’ils avaient des noms à consonance juive. Ce qui est totalement absurde bien sûr, puisque le patronyme se transmet par le père et la judéité par la mère, ce qui fait que plein de juifs portent des noms goys et plein de goys portent des noms juifs ; sans compter ceux qui, victimes d’une quelconque diaspora précédente, avaient changé de nom entretemps, par précaution. Vous croyez qu’être juif, c’est pratiquer la religion juive, être circoncis, ne pas manger de porc, respecter le shabbat, porter une kippa ? Non. Être juif, ce n’est rien d’autre que de porter un nom juif. Tout simplement parce qu’au yeux des autres (y compris des autres juifs d’ailleurs), si vous portez un nom juif, cela fait de vous de facto un juif. Vous n’avez pas votre mot à dire sur la question, ce n’est pas vous qui décidez.

Je n’avais pas compris ça, avant – et je ne m’attends pas à ce que vous le compreniez facilement. Pourtant, les indices étaient nombreux : je me suis fait casser la gueule plus d’une fois à l’école et au collège par des Arabes qui avaient un peu tendance à importer le conflit israélo-palestinien en banlieue parisienne (le comble, c’est qu’une partie de ma famille est arabe…) ; on m’a parfois soupçonné d’avoir eu des promotions non pas au mérite mais parce que je portais le même nom que le patron ; j’ai régulièrement essuyé des remarques antisémites ; et inversement, il est bien possible que j’aie parfois bénéficié sans m’en rendre compte des faveurs de tel ou tel collègue qui voyait en moi quelqu’un « du même bord » que lui. Mais je ne comprenais pas, je ne pouvais pas faire le lien entre tous ces micro-événements : dans ma tête, je n’étais pas juif.

Il y a dix ans, un psychiatre m’a demandé si je n’avais pas de problème avec mon nom de famille. Je n’ai pas compris la question, elle m’a paru déplacée, totalement hors de propos. Il a insisté. Et à force d’en discuter, le puzzle a fini par s’assembler : je suis juif. Je ne suis pas circoncis, je mange du porc et je n’ai jamais mis les pieds dans une synagogue, mais je n’en suis pas moins juif. Un peu par mes origines, un peu par la culture et la façon d’être que m’ont transmises mes parents ; mais surtout par mon nom de famille qui conditionne, à mon insu, la façon dont les autres se comportent avec moi – cf les incidents que je relatais au paragraphe précédent. Si j’avais vécu dans les années 40, aussi peu juif que j’eusse pu me sentir dans ma tête, j’aurais été déporté quand même, juste à cause de mon nom de famille. Ergo, je suis juif.

Bien sûr que c’est absurde. Toute l’histoire de la Shoah est absurde. C’est justement pour ça qu’elle est traumatisante au-delà de tout ce que vous pouvez imaginer : parce que notre esprit a besoin de logique, de cohérence, nous avons besoin d’être persuadés (même si c’est faux) que la raison gouverne le monde, sans quoi nous ne pourrions pas le comprendre, y évoluer, nous y sentir en sécurité. Sauf que là, il n’y a rien à comprendre, il n’y a pas de raison, il n’y a pas de sécurité ; il n’y a rien d’autre que de l’arbitraire et de l’absurde. Et l’absurde, conjugué à la certitude de ne jamais être totalement en sécurité, rendent fou.

Alors, pourquoi est-il choquant qu’une appli iPhone dresse la liste des personnalités juives ? Pourquoi est-il choquant que les statistiques du moteur de recherche Google montrent que les internautes s’intéressent beaucoup à la judéité des personnes publiques ? Parce que nous les Juifs, on ne peut pas s’empêcher de se demander pourquoi ça intéresse à ce point les gens. Et dans notre esprit un peu dérangé, les réponses qu’on imagine à ce pourquoi sont au mieux malsaines, au pire carrément inquiétantes.

Ceux qui ne voient pas en quoi cette application iPhone pose problème, vos arguments sont sensés, rationnels… mais ils oublient la réalité de la transmission générationnelle du traumatisme de la Shoah ; en fait, ils oublient juste le facteur humain. Dans un monde idéal, vous auriez raison. Peut-être que dans le monde du siècle prochain, quand le traumatisme sera atténué, vous aurez raison (en tout cas je l’espère). Mais aujourd’hui, dans le monde actuel, vous êtes à côté de la plaque. Vous ne comprenez juste pas de quoi vous parlez. Vous ne vivez pas avec ce traumatisme. Nous, si.

(Et que cette application ait été écrite par un juif n’a pas la moindre importance : ça nous rassure juste sur le fait qu’au moins, elle n’est pas l’œuvre d’un quelconque mouvement néo-nazi ; mais ça ne change pas un mot à ce que j’ai écrit ci-dessus.)